Vendredi 20 novembre 2009
Camus au Panthéon...
L'agité qui nous dirige n'épargnera donc rien.

Me revient l'hommage de René Char, le grand ami de Camus :
 
L'éternité à Lourmarin
 
Il n’y a plus de ligne droite ni de route éclairée avec un être qui nous a quittés. Où s’étourdit notre affection ? Cerne après cerne, s’il approche c’est pour aussitôt s’enfouir. Son visage parfois vient s’appliquer contre le nôtre, ne produisant qu’un éclair glacé. Le jour qui allongeait le bonheur entre lui et nous n’est nulle part désormais, toutes les parties — presque excessives — d’une Présence se sont d’un coup disloquées. Misère de notre vigilance… Pourtant cet être supprimé se tient dans quelque chose de rigide, de désert, d’essentiel en nous, où nos millénaires ensemble font juste l’épaisseur d’une paupière tirée.

Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. Qu’en est il alors ? Nous savons, ou croyons savoir. Mais seulement quand le passé qui signifie s’ouvre pour lui livrer passage. Le voici à notre hauteur, puis loin, devant.

À l’heure de nouveau contenue où nous questionnons tout le poids d’énigme, soudain commence la Douleur, celle de compagnon à compagnon, que l’archer cette fois, ne transperce pas. 


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Jeudi 19 novembre 2009

Le chauffeur est venu me chercher à l’hôtel pour m’emmener à l’aéroport. Tout le quotidien d’un mois et demi ramassé dans quelques sacs bouclés en à peine deux heures, vite chargés à l’arrière de la voiture.

Sur le pas de la porte, en guise de famille venue agrémenter mon départ de sourires amicaux, un agent de sécurité, un serveur de restaurant et un homme à tout faire.

L’agent de sécurité dans son uniforme bleu qui m’a adressé à chacune de mes entrées un bonjour aimable, à chaque sortie un clin d’œil complice. Le serveur du restaurant qui ne manque pas un jour depuis dix ans que j’ai pris mes habitudes dans cet hôtel. L’homme à tout faire dont je n’ai jamais pu décrypter le salut trop respectueux qu’il m’adresse à chaque fois qu’il me croise.

Un pas en retrait, le sourire tremblant, les yeux embués, figée pour ne rien trahir,  une jeune Congolaise, trop sentimentale pour nos voisinages furtifs, me lance des yeux un appel douloureux, avant de se retourner brusquement pour tenter l’oubli.

Elle donne le ton de l’instant : partir c’est arracher les fils qui nous relient, tourner une page qu’on relira plus.

C’est être ôté à un petit monde qui va continuer sans nous.
Pour qui demain,
dans une heure,
dans une minute,
dans une seconde,
dans un battement de cil,
nous ne serons plus rien qu’un visage.
Rien qu’un souvenir
Rien qu’un prénom.
Rien.

Un mètre en arrière et déjà l’éternité s’interpose.

La voiture démarre. Direction l’aéroport.
Avant l’avion où les trajectoires se côtoient.
Avant l’altitude d’où les rues, la plage des dimanches après-midi, les paysages qu’on a parcourus mètre par mètre, deviennent des géométries.
Avant les nuages et le ciel d’un bleu sans fond.
Avant le scintillement lumineux de villes inconnues.
Avant un aéroport lointain où le monde entier se mélange.

« Hallelujah ». Le hasard a du génie. Au premier virage, la radio entonne Hallelujah de Léonard Cohen dans une version sirupeuse, chantée par une voix de femme aux accents de soul. Fond sonore pour un long travelling de cinéma sur le décor de mes dernières semaines.

« Hallelujah ».

Au coin de la rue, la mendiante enveloppée dans le même pagne brun depuis des mois. Postée sur la même pierre aux heures d’affluence, elle m’a chaque jour tendue une main implorante avec une moue de supplication à laquelle, comme tous les blancs harcelés par les mendiants aux abords des lieux où se dépense en une minute cent fois plus qu’on ne consent à en lâcher chaque jour, j’ai répondu par l’indifférence, par un « non » de la tête accompagné d’un sourire pincé, parfois attendri, parfois agacé.

Son regard posé, son assiduité ont fini par me convaincre qu’elle n’était là que par devoir. Comme un travailleur appliqué.  Chacun son rôle. Le mien était de partager un peu. J’ai fini par devenir à peu près régulier moi aussi, même si les sommes variaient selon la poche du jour. Les meilleurs, elle tapait dans ses mains tout en enfouissant vite l’équivalent d’un euro dans les plis de son pagne. Si bien qu’après quelques jours, elle me saluait en habitué. Ne quémandait plus. Comprenait quand mon porte monnaie était vide, ou plutôt trop plein pour une aumône. Quelques fois, j’ai même pensé ralentir le pas, prendre des nouvelles, mais mon kirundi valant son français, la relation s’est contenté de brefs regards de connivence, de petits accords tacites, de gratitude pesée au trébuchet de ma générosité infinitésimale. Au moins, je ne l’ignorais pas.

A présent, je la vois depuis l’intérieur de la voiture qui m’emporte. Seule. Le regard vide, la tête appuyée sur sa main. Fatigue et solitude. 

« Hallelujah ».

A peine plus loin, les gardes armés devant la façade neuve, tout de blanc et de verre bleuté, d’un opérateur de téléphonie mobile, propriété d’un ancien président qui a sans doute dû économiser franc par franc pour s’offrir tant de luxe.

« Hallelujah ».

Je prête à peine attention au trottoir neuf dont le principal boulevard de la ville s’est paré durant mon séjour, après des années de poussière ou de boue, de trous et de bouches d’égout comme autant de pièges. Chaque kilo de sable étalé d’un mouvement de pelle, chaque pavé disposé à la main, nivelé à coups de masse par des ouvriers payés de combien de centimes d’euro l’heure ?

« Hallelujah ».

Je repasse le carrefour où la veille au soir un taxi bringuebalant s’est désintégré, effleuré par un 4x4 indestructible et pressé remontant vers la présidence. Le capot éclaté comme un pop corn, les phares pendouillant hors de leur orbite, les roues désaxées. Le chauffeur contemplait son gagne pain hors d’usage la tête entre les mains, poussant de profonds soupirs, estomaqué, infiniment découragé par ce naufrage consommé en une demi seconde.

« Hallelujah ».

Le portier que je vois vieillir depuis douze ans devant son portail gris, sourit les yeux dans le vague.  Autour de lui, les enfants des rues, en guenilles assombries de crasse, tentent de grappiller cent francs auprès des passagers des voitures stationnées devant les restaurants chics de l’avenue.

« Hallelujah ».

Puis ce coin de rue où les soirs de fin de semaine, des filles à peine femmes, courent en lançant des cris aigus vers les grosses voitures qui s’arrêtent le long du trottoir, sans nulle autre raison possible que d’en ramasser une ou deux pour on n’ose imaginer quelles voluptés frelatées. A peine assez grandes pour se hisser à hauteur de la vitre, elles tentent de convaincre les passagers de les choisir.

Moi, piéton, je suscitais leurs rires. Un muzungu à pied, ce n’est pas bien sérieux. Elles tentaient tout de même un « Tugende ? » (« On y va ? ») moqueur, auquel je me contentais de répondre par un rire complice. J’étais un client peu plausible.

Plus anglophones que francophones, d’où venaient-elles ? Avaient-elles appris leurs rudiments d’anglais grâce à la fréquentation des contingents internationaux cantonnés au Burundi ? Par peur de l’ambiguïté de la situation, je n’ai pas osé engager la conversation avec ces prostituées aux visages d’enfants. Peut-être majeures. Peut-être pas. Déjà rompues aux codes de leur « métier ».

« Hallelujah ».

Puis la cohue des minibus bondés, des énormes 4x4 presque vides, des lourds vélos noirs chargés de régimes de banane, s’esquivant les uns les autres, en évitant d'énormes nids de poule…

Ce vaste tableau vivant, je m’y suis mêlé. A présent, je n’en suis plus.

Toute cette promiscuité de petites tranches de vie, d’anecdotes, de routines, de rires et de drames charriés par le fleuve ininterrompu du temps, ce morceau de boulevard parmi d’autres m’apparaît soudain comme un concentré de la condition humaine.

« Hallelujah ».

La misère, l’attente d’une autre vie, l’immense fossé que rien ne pourra jamais combler, l’effort dont il faut payer pour chaque mètre, chaque instant, ces existences bâties pierre après pierre, pas après pas sans jamais parvenir à s’extraire de l’inquiétude pour la survie du lendemain, ces rencontres illusoires entre deux mondes…

« Hallelujah ».

Ces instants ont croisé mon parcours. Mais devenu spectateur, la perspective s’inverse. C’est moi qui ai croisé des existences dont je ne sais presque rien. La mendiante, qu’a-t-elle vécu avant de prendre ses habitudes sur ce coin de trottoir ? Où dort-elle le soir ?

Les ouvriers, de quoi nourrissent-ils leur famille aujourd’hui ? Quelles pensées rumine sans fin le vieux gardien du portail gris ?

Combien d’années les enfants de la rue survivront-ils à la violence de leur condition ?

Les jeunes filles de la nuit échapperont-elles un jour à l’exploitation de leur corps ? Que leurs parents savent-ils d’elles ? Que diront-elles à leurs enfants ? Vivront-elles assez longtemps pour en avoir ?
La ville conjurera-t-elle un jour les fantômes de la guerre ? De la convoitise des puissants prêts à s’entredéchirer pour garder la cuillère dans la gamelle au prix de la perpétuelle misère de l’humanité dont ils ont la charge ?

Les faux semblants de la générosité internationale finiront-ils par s’évaporer pour rendre le pays à l’épaisseur de son Histoire ?

Que pèsent nos rêves ici, nous qui ne sommes que de passage ? Que valent donc toutes nos existences ?

« Hallelujah ».

Pourtant je sens bien que s’arrache une part de moi qui va rester ici. Je le sens au silence que je ne veux pas briser en contemplant ce petit coin de monde où j’ai tenté d’être moi-même, et de donner ce que j’ai à donner. Dont j’ai reçu une part supplémentaire d’être. Le silence est le signe qu’il se passe quelque chose au-delà de l’événement du voyage.

« Hallelujah ».

Le silence est une manière d’empêcher les mots de réduire l’instant à la matérialité de l’action. Le silence, c’est le vertige devant la profondeur, devant la transcendance de l’expérience vécue. C’est l’hommage à la richesse humaine rencontrée.  A ce que les circonstances poussent l’homme à accomplir pour se hisser au-delà de lui-même. C’est la sidération devant ce que tout cela nous dévoile du sublime et du dérisoire entre lesquels se trace notre chemin. C’est la sensation de toucher à l’inexprimable. Ce silence est une prière.

« Hallelujah ».

 Dans ce mouvement de retrait, la perspective s’élargit. L’instant rejoint d’autres instants. Ce départ prolonge le mouvement d’autres départs.

Je revois la baie d’Alger qui s’éloigne depuis le pont arrière du Liberté, quand en mars 1991, je concluais le voyage qui a fait de ma vie ce qu’elle est, dont le sens se dévoile peu à peu au fil des expériences, et que je ne connaîtrai qu’à l’instant du dernier départ, au moment de tout quitter vraiment.

« Hallelujah ».

Je revois Butembo, en juillet 2000. Ville terrorisée par la guerre. Coupée du monde. Que je quittais par la route faute d’alternative à la longue traversée des zones de combat. Je laissais mes amis d’une semaine à leurs terribles récits de jeunes gens enterrés vivants, de filles violées, de villages pillés et massacrés. Je laissais au petit matin la banalité des épreuves quotidiennes, les convoyeurs de marchandises chargées par quintal sur des vélos éreintés, poussés dans la douleur sur les côtes impitoyables du nord Kivu. Les jerrycans d’eau portés sur des kilomètres par des enfants à peine plus lourds que leur fardeau. Théâtre d’une tragédie moins visible encore, mais dont, plus loin, les champs désertés, les maisons incendiées, les jeunes soldats au regard de bêtes traquées enrôlés de force pour ce combat entre puissants, laissaient deviner la violence.

« Hallelujah ».

Je revois le camp de Nahr el Bared en ruines et le sourire triste de la jeune Intissar, volontaire pour aider les familles dont toute la vie d’exil était enfouie sous les tonnes de gravats, après trois mois de bombardements. Elle m’avait guidé dans les rues dévastées du camp de réfugiés. Elle avait tout perdu elle aussi, me confiait que chaque scène à laquelle elle assistait valait mille ans de douleurs, puis m’avait glissé dans la main son pendentif aux couleurs de la Palestine, objet de ses rêves et de sa tragédie.

« Hallelujah ».

Je revois enfin Ramdas Maha Tiagui, moine mendiant à la barbe de prophète, installé sur le banc de sable blanc face à Bénarès, vivant dans une simple cabane de toile et de bambous. Il m’avait accompagné jusqu’à la barque avec laquelle j’allais traverser le Gange une dernière fois avant mon retour en France. Depuis la rive, il me saluait de la main, son éternel sourire aux lèvres.

Nos échanges s’étaient limités à ces sourires. A la paix partagée face aux lumières du couchant sur la ville sacrée.

« Hallelujah ».

Ramdas Maha Tiagui, on pourrait traduire « l’adorateur de Dieu, le grand renonçant ». Qu’avait-il quitté lui pour accéder à cette sérénité qui irradie depuis lors au plus profond de ma mémoire ?

Dans son pagne blanc, le visage rayonnant de bonheur, respirant la paix, il incarnait l’image intérieure de ce que l’on poursuit tous : la fin de la douleur. De l’agitation vaine…

« Hallelujah ».

Renoncer. C’est donc cela. Laisser une part de soi dans ce mouvement de retrait. Mourir peu à peu à soi-même pour s’alléger.

Grandir à la mesure de ce que l’on abandonne.

Les départs nous préparent à cet instant où il faudra tout quitter. Si possible le cœur en paix. Renoncer à tout ce qui nous paraissait si important. Aux êtres irremplaçables. Et accéder à une autre dimension.

Alors, avoir la force de mourir de son vivant pour ressentir la grandeur enfouie dans le moindre destin. Lumineuse et tragique à la fois. Tout embrasser du regard et pouvoir donner sans n’avoir rien d’autre que soi.  Et sentir jusque dans ses os la chaleur de l’amour sans objet. Comme une énergie accueillante et offerte.
« Hallelujah ». 

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Samedi 14 novembre 2009
Un extrait d'un poème fameux de Jean Richepin, chanté par Brassens :

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L'air qu'ils boivent feraient éclater vos poumons.

Regardez-les ! Avant d'atteindre sa chimère,
Plus d'un, l'aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volaille comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d'azur, des poètes, des fous.

Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu'importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
A l'haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.



 
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Lundi 2 novembre 2009

Impossible d'y échapper. Même au Burundi, l'identité nationale française vient m'agacer l'esprit. Un grand débat, mais mon Dieu pour quoi faire ? Est-ce cela le grand problème. Qu'est-ce qu'être Français ? ah bon, il fallait se poser la question ? Et quand nous aurons une définition, que faudra-t-il faire de ceux qui ne rentrent pas dans les critères ? Des stages comme pour récupérer ses points de permis ? 

Le « peuple » s'est emparé du débat, fanfaronne Besson. Le peuple, entité unique, magnifique dont sont exclus ceux que cette manipulation grossière donne envie de gerber (j'en suis). Vous me direz moi aussi je m’empare du débat. Non, ce débat s’empare de moi, ce n’est pas la même chose.

Pour m'immuniser, je lis « A quoi sert l'identité nationale ? » de Gérard Noiriel, qu'un sombre pressentiment m'avait fait glisser dans mon sac avant de partir. Après la sortie de Marine Le Pen sur Mitterrand, le décrochage sur la sécurité, le besoin d'arrimer les nouveaux territoires du sarkozysme à la majorité présidentielle (je veux dire Nihous et de Villiers), je me demandais qu'elle invention allait nous ruiner les nerfs, c'est donc ça.

L'identité nationale donc. Un vrai piège. Faire d'une imposture la seule vérité admise, c'est le comble de la perversité intellectuelle. Il n’y a pas de bon choix. Soit on laisse le champ aux tendances pétaino-barrèsiennes où Sarkozy puise pour se construire un enracinement de Français comme un antiquaire patine un faux buffet Louis XV; (qu'on ne se trompe pas sur ce que j'entends par là, Sarkozy a le droit de se sentir Français sans avoir besoin pour cela d'aller chercher l'imaginaire de la terre dépositaire de l'identité comme il l'a fait devant les agriculteurs); soit on entre dans cette catégorie et nous voilà à jouer un jeu dont l'extrême droite a dicté les règles.

Le PS malheureusement, ne me semble pas assez armé pour déjouer l'imposture et va montrer encore une fois son indécision. Les uns : oui, l'identité nationale, parlons-en. Les autres : beurk ! Mais sans davantage d'argument. Ou bien la rengaine République, laïcité, intégration qui démontre une capacité d'exclusion à peu près égale à l'identité nationale. Pour un contre-discours, il faudra chercher ailleurs (je vous conseille le bouquin de Noiriel).

Etre français. Je vais tenter de me coller à ce devoir à la maison que nous a collé M. Besson. C'est quoi ?

Une origine ? Non.

Une couleur de peau ? Non.

Une religion ? Les racines chrétiennes de l'Europe ? Dans l'un des pays les plus païens du continent, anti-clérical, majoritairement allergique à la bondieuserie, ça fait rire. Moins de 10 % de pratique religieuse chrétienne, 4 millions de musulmans, un peu moins d'un million de juifs, des bobos qui lorgnent vers le bouddhisme, des athées qui claironnant leur incroyance, bref. Une religion, une racine religieuse, de moins en moins.

Jusque là c'est facile.

Un mode de vie ? Baguette, calendos et kil de rouge. A moins de vouloir croire aux stéréotypes, non. Mais en évitant la caricature, réfléchissons. On voit bien que sociologiquement, on trouve toute une gamme de modes de vie, M6 en a même fait une émisison en s'amusant à mélanger les familles, en délocalisant une prout-ma-chère du XVIe chez une poissonnière de la Canebière et inversement.

Sans compter que La Martinique, c'est la France ! Et la Réunion ! Et Mayotte ! Et alors ? Alors, soit ce n'est pas vraiment la France, et l'identité nationale, ça ne les concerne pas, mais qu'on enlève notre drapeau de là. Soit c'est la France, et l'identité nationale, d'un coup, ça commence à devenir vraiment fumeux.

Une culture. Bon, soit, nous avons un bagage culturel à peu près commun que l'école nous a transmis vaille que vaille. Hugo, Rabelais, Descartes, Sartre, Goscinny (c'est pas pour rire ; j'allais dire Tintin, mais il est Belge). Mais ceux qui n'ont rien lu de tout ça, ceux dont la culture est Made in TF1, qui croient que Jeanne d'Arc, est un fléau du Moyen Age, parce qu'elle a épousé Napoléon (le vrai) - texto : au certificat d'étude, dans mon collège - sont-ils moins français ?

Et surtout, quand on se construit avec d'autres références, que l'on se réfère à des identités multiples qu'on active en fonction de son environnement, quand on relativise la centralité de ses références hexagonales, bref, qu'on vit avec son temps, avec son monde, devient-on moins Français ?

Quand on a grandi en écoutant Oum Kalthoum dans un appartement de Bobigny, qu'on a appris La légende des siècles à l'école, qu'on prend ses racines spirituelles dans la mystique soufie, qu'on reste totalement hermétique au charme du cassoulet, qu'on a le palais plus affiné pour la cannelle et le sumak que pour le Puligny-Montrachet, et qu'on prend ses vacances à la Pointe du Ratz en lisant Simone de Beauvoir et Hampaté Bâ, n'est-on qu'à moitié Français ?

Voyez Monsieur Besson, je cherche, mais plus j'avance, plus ça m'échappe votre histoire de qu'est-ce qu'être Français ?

Une Histoire, suis-je bête. La Révolution française, la Résistance (mânes de Guy Môquet, vacillez dans la lueur de nos bougies commémoratives !), Jeanne d'Arc, les Rois capétiens... ça  y est, j’ai trouvé : une Histoire bien sûr. La grande épopée napolénienne et son million de morts à travers l'Europe, les grands massacres de la Saint-Barthélémy, la grande tuerie des tranchées, l'extermination coloniale, la gégène et les cadavres qu'on ramasse dans la Seine le 17 octobre 1961, abattus par des flics dont les plus anciens avaient peut-être envoyé les Juifs parisiens faire un tour au Vél' d'Hiv 19 ans plus tôt... C’est Français aussi ?

Faut-il être Français comme Jean Moulin, ou comme Pierre Laval ? Facile. Plus dur : faut-il être Français comme les Communards morts sur les barricades, ou comme M. Thiers qui a décrété l'éradication de cette canaille révolutionnaire, avant d'être le fondateur de la Troisième République ? Faut-il être Français comme Besson au Parti socialiste, ou Besson Ministre de l'Identité nationale ? Bon là, c'est sournois. Faut-il être Français comme un ado coincé dans sa banlieue, qui fulmine contre les flics et une société de consommation dont il ne tire que la frustration, ou Français comme un chanteur (au hasard) dont l'argent dort en Suisse, à l'abri du remboursement du trou de la Sécu ? Ça c’est de l’Histoire immédiate.

Pas simple non plus, l'Histoire finalement. Si l'on fait un usage mémoriel des événements du passé en choisissant ceux qui nous flattent, on peut se payer l'illusion de n'être le produit que de ce meilleur, de croire qu'en chaque instant, en chaque action, il n'y a que l'essence du bon, ou l'essence du mauvais. Résistance, bon ! Collaboration, mauvais ! C'est facile. Mais on voit bien que c'est une illusion.

Le colonialisme était dans l'universalisme républicain (j'en reparlerai) aussi sûrement que la Terreur était dans la Révolution. Si nous sommes le produit d'une Histoire, alors il faut tout assumer, sinon on se ment. Une identité qui repose sur un mensonge, ça ne mène pas loin. Il faut admettre que le passé construit en nous quelque chose d'ambivalent. Que l'Histoire ne peut nous aider que si nous en faisons une lecture distante et critique. Si l'on met l'Histoire à distance, comment en faire le fondement d'une identité.

D'autant que, il faudra s'y faire, notre mémoire familiale ne nous transmet pas la même Histoire et un bon paquets de Français ont une mémoire de la colonisation vécue de l'autre côté de la baïonnette et de la chicotte. Faudra-t-il qu’ils renient leur mémoire familiale ? Qu’ils refoulent la légitime colère à l’égard de l’injustice dont leurs aïeuls ont souffert ? Surtout quand les schémas qui l’ont rendu possible surgissent à chaque contrôle au faciès, ou dans les plaisanteries grasses d’un Ministre en goguette. A moins de vouloir nous refaire le coup de « Nos ancêtres les Gaulois », il faudra bien aussi assumer cette pluralité. L'Histoire, donc, ça ne marche pas trop non plus.

Reste les valeurs. Soit. Je ne vais pas faire dans le détail. Ai-je les mêmes valeurs qu'un type qui a torturé en Algérie et qui 40 ans après est capable de dire, sans l'ombre d'un tourment, qu'il le ferait encore ? Non. Ai-je les mêmes valeurs que ceux qui considéré que leurs idéaux les plaçaient aux côtés des combattants de l'indépendance algérienne (je sais, ça commence à dater tout ça, mais c'est que la guerre d'Algérie a été l'un des grands révélateurs des ambivalences françaises) ? Sans doute. Et pourtant ceux-ci ont trahi leur allégeance nationale (et se sont peut-être fourvoyés dans d'autres illusions). Mais si ce sont les valeurs qui font l'identité, on peut sauver son identité en trahissant sa patrie. Si la patrie est une valeur en soi, alors... Pauvres de nous.

Bref, l'extrême droite qui s'est érigée en  gardienne d'une identité pour figer la France dans une idée dépassée et surtout pour exclure, abrite des gens avec lesquels je partage moins de valeurs qu'avec un vieux sage hindou ou un paysan burundais. Comment pourrait-on supporter de devoir se justifier à leurs yeux d'être aussi Français qu'eux ?

Les valeurs auxquelles on peut légitimement s’identifier, qu'ont-elles de nationales ? Tolérance, humanisme, respect d'autrui : faut-il être Français pour ça ?

Que reste-t-il pour définir un Français ? De nationalité française, un passeport. Le reste, ce ne sont que des circonstances qu’on façonne à sa guise, et au gré des hasards d’une histoire familiale et personnelle. Il existe peut-être un éternel français collectif, mais en aucun cas il ne peut définir chacun des individus qui compose ce collectif.

Voyez, Monsieur Besson, il est tard et je n’ai pas ménagé ma peine. Mais je crois que j’ai pas bon à votre interro. Je ne sais pas ce que c’est qu’être Français. Je le suis, je ne me suis jamais posé la question de savoir comment et pourquoi, et pourtant je sais que c’est vrai. Je le suis à ma manière. Elle peut ne pas être la vôtre, et pourtant vous êtes Français aussi. Il y a certainement un tas de petites choses qui m'identifient comme Français auxquelles un vendeur du Souk d'Istanbul me reconnaîtra au premier coup d'oeil, encore qu'un sur deux me croit Allemand. Est-ce cela qui nous fait Français, qui vaut tout ce grand débat national ? A quel stéréotype faut-il ressembler pour avoir le droit de se sentir Français, c'est cela la solution ? 

D’autres, Français plus récents (et encore, ils sont Français depuis leur naissance comme vous et moi), se demandent au fond, si c’est bien vrai, s’ils sont assez Français aux yeux de toutes les définitions que votre débat ne va pas manquer de faire surgir. Vous avez ouvert, et Nicolas Sarkozy avant vous, la boîte d’un bien vilain Pandore qui, pour le coup nous semble venir des aspects les moins reluisants de notre Histoire.

Il n’y a qu’une dimension que je n’ai pas évoquée, c’est l’avenir. A-t-on un avenir commun ? Sans doute, si l’on n'utilise pas des catégories illusoires pour exclure ceux dont le vue nous gêne, en prétendant rassembler. Le plus écœurant, c’est qu’au fond, c’est vous et votre identité nationale qui semez les graines de la division. A la réflexion, être Français, je crois que c’est avoir le droit de vous dire « Merde » comme Cambronne.

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Mardi 27 octobre 2009
Alors que certains veulent nous refaire le coup de l'identité nationale et jouent avec le feu, je suis retourné voir du côté d'Obama, et surtout vers le fameux discours de Philadelphie qu'il avait prononcé pendant sa campagne, à propos de la question raciale, le 18 mars 2008, pour éteindre la polémique sur les propos du révérend Wright, son ancien pasteur.

On répète souvent que les Etats Unis ne sont pas la France, communautarisme contre intégration républicaine... Je doute que ce soit si simple, en tout cas, je ne peux m'empêcher de trouver de fabuleuses résonances à la société française dans ce qu'écrit Obama sur l'articulation entre la question sociale et la conscience raciale.
 
Extraits :
« Pour les hommes et les femmes de la génération du Pasteur Wright, la mémoire de l'humiliation, du doute et de la peur n'a pas disparu, pas plus que la colère et l'amertume de ces années là (...) Cette colère n'est pas toujours efficace. De fait elle nous détourne des vrais problèmes et nous empêche d'affronter honnêtement notre part de responsabilité (...) Mais la colère est réelle : elle est puissante ; et souhaiter qu'elle disparaisse purement et simplement, la condamner sans en comprendre les racines ne sert qu'à creuser le fossé d'incompréhension entre les races. »
 
Ça a une autre gueule que "La France on l'aime ou on la quitte". Les enfants d'immigrants, a fortiori issus des anciennes colonies, relégués dans les zones urbaines déclassées ont une mémoire et une colère semblables, dans ses racines, et ses excès.
 
On rêve d'entendre un discours de cette classe en France. Mais quoi d'autre que l'accusation de racisme inversé, ou le déni de mémoire.
 
Mais là où Obama est vraiment fort, c'est sa capacité à comprendre la position inverse. 
 
« En fait, une colère comparable se manifeste dans certaines couches de la communauté blanche. La plupart des Américains de la classe ouvrière ou de la classe moyenne blanche n'ont pas spécialement l'impression d'avoir été favorisés par leur appartenance raciale. (...) ils ont travaillé dur toute leur vie, souvent pour voir leur emploi délocalisé et leur retraite dévaluée après une vie de labeur. (...) Dans une période de salaires plafonnés et de concurrence mondiale, les chances de s'en sortir sont perçues comme un jeu à somme nulle (...)
Qualifier la rancœur des Blancs de malintentionnée, voire de raciste, sans reconnaître qu'elle peut avoir des causes légitimes, cela revient à élargir la division raciale (...) »
 
Là encore, ça résonne. La gauche française n'en revient toujours pas d'avoir perdu le soutien inconditionnel des milieux populaires, parce qu'elle s'imagine que la mémoire des luttes sociales suffit à lui attacher pour toujours les défavorisés. Du coup, elle n'a toujours pas trouvé le discours de rechange, celui qui immunise contre cette peur du déclassement social, où l'adversaire n'est pas le patronat, les milieux favorisés, les concepts abstraits des dérives du capitalisme, mais le pauvre qui paraît indûment protégé.
 
Continuons. « C'est la colère contre la politique d'assistance de l'Etat Providence et la politique de discrimination positive qui ont donné naissance à la coalition Reagan. Les hommes politiques ont très souvent exploité le thème de l'insécurité à des fins électorales. Les animateurs de talk-shows et les commentateurs conservateurs se sont bâtis des carrière en démasquant des accusations mensongères de racisme tout en assimilant de légitimes débats sur l'injustice et les inégalités raciales à du racisme à l'envers. »
 
Frappant, non, à quel point, à quelques détails près, on peut transposer ce passage à la France ?
 
Or, à ces questions sensibles, en France la droite sarkozyste et la gauche républicaine et laïcarde répondent à peu près de la même manière : identité nationale, laïcité - intégration, qui sous les apparences d'un discours inclusif, définissent l'une et l'autre en fait les termes de l'exclusion.
 
Obama, lui, revient à la question sociale, ce en quoi, il est un véritable homme politique de gauche :
« De même que la colère noire s'est souvent révélée contre-productive, de même la rancœur des Blancs a détourné l'attention des véritables responsables de l'étranglement de la classe moyenne : une certaine culture d'entreprise faite de délits d'initiés, de pratiques comptables douteuses et de course à l'argent facile (...) »
 
La France a vécu en novembre 2005 une épreuve fondatrice, les émeutes en banlieue dont l'interprétation est la clé des malaises de la société française. Or, personne - ou presque - dans la classe politique n'est parvenu à formuler un diagnostic de cette crise, dont la violence a été le symptôme le plus virulent.
 
La France est davantage qu'elle ne le croit, traversée par une question d'ordre «raciale » (la combinaison de la place de l'immigration et de la mémoire coloniale), mais elle se pense encore avec des logiciels usés : intégration républicaine et/ou déterminisme social.
 
Le débat prévu sur l'identité nationale promet d'être insupportable. Et pourtant curieusement c'est une chance à saisir de reformuler les liens (consensuels ou conflictuels) qui nouent  les habitants de la France entre eux.
 
La grande différence avec les Etats, c'est que les USA sont conçus comme un projet, une entreprise humaine. La France est un produit de l'Histoire.

 De la race en Amérique. Barack Obama, Grasset.
- Publié dans : Obama
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« On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël,
mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. »
Nicolas Bouvier, Le poisson scorpion

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