Les rues de Tunis viennent de renouer avec les scènes de violence policière les plus brutales. Ne parlons même pas des
lacrymogènes et des mouvements de chars, mais des coups de matraques sur des manifestants pacifiques, des
coups de pieds aux ventres et à la tête assénés à des jeunes filles inoffensives...
Une brutalité qui doit surement plus à l'esprit de vengeance d'une partie de la police qu'à la froide
technique de gestion de manifestations. On peut s'attendre, en tout cas, à ce que ces scènes relancent de plus belle le cycle des manifestations. (La rationalité des techniques de répression
brutale m'a toujours échappée !)
Une série d'inquiétudes
Cette brusque montée de tension était prévisible. Depuis plusieurs semaines une série d'inquiétudes ternit l'euphorie
révolutionnaire :
- le maintien des cadres du RCD dans toutes les administrations et notamment dans la police,
- les manoeuvres de contre-révolution, en particulier les
récentes « évasions » de détenus simultanées dans plusieurs prisons, pour relâcher dans la nature des voyous prêts à participer aux basses œuvres et aux coups tordus,
- la réhabilitation de Bourguiba par les vieux destouriens
aux commandes qui n'ont pas compris que cette révolution n'est pas tournée vers le passé et ses rêves de grandeur menée à la baguette par un Etat omniscient et omnipotent, mais vers l'avenir et
le besoin d'ouverture d'une société libre et intransigeante sur ces droits,
- L'interférence des acteurs occidentaux dont l'implication dans la région ne
parvient à se défaire du soupçon d'assujettissement à des priorités contraires aux intérêts des peuples arabes.
Globalement, les artisans de la révolution redoutent une confiscation de leur victoire, une trahison, voire un
retour en arrière. On sentait donc monter l'envie d'exprimer cette inquiétude et de recréer le rapport de force pour faire consolider les acquis et progresser dans la rupture avec l'ancien
régime.
Le détonateur
La video, diffusée hier sur Facebook, de l'interview de l'ancien Ministre de l'intérieur, Ferhat Rajhi (limogé
sous la pression d'une partie de la police parce qu'il voulait faire le ménage !) a servi de détonateur parce
qu'elle donné corps à ces hantises en faisant vibrer trois cordes sensibles :
- le régionalisme (les gens de la côte confisque le pouvoir
au détriment de ceux de l'intérieur),
- la manipulation par des artisans de l'ancien régime,
toujours prêts à agir dans l'ombre pour servir des intérêts inavouables,
- la reprise en main par l'armée qui s'apprêterait à prendre le pouvoir en cas de victoire électorale d'En'Nadha.
On ne sait pas très bien si ces considérations, livrées en off et diffusées sans l'accord de l'intéressé par des
journalistes bloggeurs, sont étayées, ou s'il s'agit de procès d'intention, ou de supputations. Mais elles sont entrées en résonance avec la peur et la colère du moment, et lancé une mobilisation
qui, coups de matraques aidant, pourrait amorcer une nouvelle étape dans le processus politique en
cours.
Fracture, nouvelle révolution ou reprise en main ?
Sauf que cette fois le consensus manque et que le risque de fracture est réelle. Cette séquence illustre en effet toutes les faiblesses de la situation.
La place d'abord qu'y occupent le soupçon et la rumeur mal canalisés par une information qui oscille entre la
pesanteur institutionnelle des anciens médias et la diffusion virale de nouvelles ni vérifiées, ni contextualisées sur les réseaux sociaux.
Le spontanéisme ensuite : aucune force politique n'a, pour
l'instant, la capacité d'encadrer une expression populaire de toute façon plutôt allergique à la récupération partisane. Chaque acteur, plus ou moins organisé, définit lui même
ses objectifs, sa méthode et ses limites. Quiconque entend les imposer aux autres, à commencer par la Haute instance
pour la réalisation des objectifs de la Révolution, est immédiatement débordé par plus jusqu'au-boutiste et pris en défaut de légitimité. Plus le temps
passe, plus s'accentue l'urgence d'une dévolution démocratique du pouvoir. Les élections sont encore loin et ce délai
joue pour le chaos.
Or, si une partie des Tunisiens veut forcer le destin et aboutir aux conditions d'une rupture réelle, une autre préfère s'en remettre aux cadres
organisés de la transition, et aux outils de la loi et de la justice pour apurer le passé de manière méthodique. Ce qui n'exclut pas des rapports de force, mais inscrits
dans un processus gradualiste.
Les violences policières d'aujourd'hui et leur diffusion sur internet ont le mérite de clarifier les lignes et peut-être de resouder
l'opinion, et si le gouvernement ne s'en désolidarise pas rapidement il va être soumis à une forte pression de la rue. Cette accélération va aussi clarifier les rapports de force. On devrait
savoir rapidement quelle dynamique va l'emporter : celle d'une fracture entre deux aspirations (la rupture ou le retour à l'ordre), ou bien une nouvelle étape dans l'apurement révolutionnaire et
le déracinement de l'ancien régime (mais à quel prix ?).
Nul ne sait vraiment ce qu'une nouvelle épreuve de force sans aboutissement politique rapide pourrait
avoir comme impact sur le processus de transition. Ni si le gouvernement dispose de la capacité à faire les gestes nécessaires pour répondre aux demandes formulées dans la rue, et à reprendre
l'initiative politique pour avancer jusqu'aux élections.
Ces incertitudes, accentuées à dessein par les coups bas des ex-RCDistes pour accentuer le chaos, pourraient
aussi servir à justifier une reprise en main, plus ou moins radicale (une intervention de l'armée), qui serait saluée par une partie des Tunisiens que ce climat inquiète ou pénalise, mais plongerait dans le désarroi et la colère les artisans toujours mobilisés de la révolution. Une telle hypothèse signerait l'échec du printemps arabe à enclencher une évolution
politique constructive, un signal désastreux pour les autres soulèvements.
L'autre clivage
Pendant ce temps, un autre clivage est en train de polariser le débat politique et la société, c'est la place de la religion en tant que norme sociale et référence politique. C'est autant la progression d'Ennadha qui est en cause, que la pression au quotidien des partisans d'une société islamique sur les citoyens laïques. La suspicion
réciproque est déjà vive, elle ne fait que s'accentuer de jour en jour.
La manière dont vont s'articuler ces deux clivages
(radicaux/gradualistes et islamistes/laïques) va dessiner la configuration de la scène politique. Des alliances surprenantes pourraient se
mettre en place. Il est fort possible qu'Ennadha se positionne du cote légitimiste.
En tout cas, la belle révolution — l'euphorie, la transition organisée vers des élections démocratiques pour consacrer une
insurrection pour la dignité et la liberté — est en train de sortir de cette route ensoleillée pour s'aventurer dans
l'inconnu.