Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
« J'aimerais demander aux Européens s'ils ont pensé une minute aux migrants africains en Libye avant de commencer les bombardements. »
Tout de colère contenue, un jeune ivoirien me prend à temoin de son inquiétude. Nous sommes dans une tente où une douzaine de ses compatriotes sont venus assister à la discussion. Dehors l'air est battu par un vent incessant. Le sable fouette les visages, irrite les yeux, le nez la gorge, s'insinue dans les tentes, les chaussures, s'incruste dans les cheveux... Une malédiction irrémédiable.
Nous sommes à Ras Jdir, dans le camp de Choucha. La tempête de la nuit a tordu les toiles des abris HCR comme de vulgaire mouchoirs en papier. Le ciel de plomb, le soleil blanc : un décor de tragédie. Depuis que les frappes occidentales s'abattent sur la Libye, les migrants venus de tous les pays damnés de l'Afrique profiter d'une petite part de l'eldorado libyen s'enfuient vers la Tunisie.
Malgré la solidarité des Tunisiens, ces réfugiés se sentent oubliés, abandonnés, condamnés à mourir à petit feu, usés par les vents, desséchés par le manque d'eau, dissous bientôt par la chaleur écrasante de l'été qui approche. Soudanais, Somaliens, Ivoiriens, Ethiopiens... : bloqués depuis des semaines dans cette impasse, sans perspective de départ : indésirables partout, en danger dans leur propre pays. Les Palestiniens pourvus d'un document de voyage égyptien sont refusés en Egypte.
Les jeunes ivoiriens, chaleureux et tristes, offrent un peu d'eau, ne demandent rien d'autre que de porter leur témoignage. Au loin, une silhouette atténuée par le sable en suspension dans l'air m'interpelle : « Dites que nous sommes en train de mourir ! »
On n'est jamais très fier de quitter un endroit pareil pour retrouver son hôtel alors que partout on s'active pour réinstaller les tentes en espérant qu'une nouvelle tempête n'arrache pas tout à nouveau.
