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Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.

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La passerelle des mémoires : images pour une vision post-coloniale

Présentation du projet photographique réalisé dans le cadre du projet Bridging memories.
Texte publié en Israël par l'association Zochrot.


Au départ, ce n’était qu’un nom, un jeu un peu facile avec des mots convenus : « bridge », « memory ». Relier (bridging) les mémoires : celles des hommes et celles de lieux, séparés par l’Histoire. Rassembler les récits et les lieux éclatés, dispersés, effacés, voués à s’éteindre progressivement, recouverts par un autre récit.

Ces bribes de mémoires déconnectées, déracinées de leur territoire persistent malgré tout, se transmettent de génération en génération. Les lieux s’entêtent à ne pas disparaître sous le paysage nouveau. Relier les unes et les autres par-delà l’une des frontières les plus infranchissables du globe pour proclamer la permanence de l’identité que ces vestiges attestent, c’est le propos initial de l’entreprise lancée sur une impulsion et baptisée «Bridging memories ».

Rassembler les morceaux épars d’une identité et les reconnecter avec leur territoire, quand les forces de l’Histoire et les volontés politiques s’acharnent à les dissoudre, va bien plus loin qu’un simple « dialogue ». C’est un épisode dans une longue bataille pour conjurer l’angoisse de la disparition. Et davantage encore…
Si je me suis abstenu jusqu’à cette ligne de mettre des noms et des dates sur l’objet de cette mémoire, c’est dans le but de préserver un temps cette histoire des schémas trop connus qui surgissent dès que l’on énonce les termes « Palestine », « 1948 », « Réfugiés », « Israël ». Chacun a son idée sur la manière de décrire les liens qui enchaînent ces quatre termes. Ce n’est pas mon propos.

Relier les mémoires donc. Que suis-je venu faire dans cette histoire qui n’est pas la mienne ? Journaliste, après quelques temps à couvrir les aspects les plus physiques de la violence du conflit sur les barricades de Ramallah ou dans les ruines de Jénine, à décrypter les politiques, j’ai senti rapidement que le nœud du problème vient d’une autre profondeur que l’écume des événements. Il s’agit du sens du territoire. La violence primordiale de ce conflit réside surtout dans la subordination, la substitution, d’un sens à un autre. Un territoire est davantage en effet qu’une superficie, c’est le lieu de la subsistance économique, l’espace de la mémoire individuelle, le lieu où s’établit la mémoire collective et où se projette le devenir. C’est la base des institutions qui garantissent la cadre politique où peuvent s’épanouir le droits des individus et des peuples. Le passé, le présent et l’avenir.

Dans l’Israël d’aujourd’hui, il y a moins de place pour les traces de la Palestine du début du siècle que pour les vestiges romains. Ensevelie, folklorisée, réinvestie pour le dessein d’une recomposition identitaire, la Palestine ne doit plus être.
Dans la mémoire des réfugiés, l’espace de la Palestine vit encore et résiste à son ensevelissement. Reconnecter les souvenirs des réfugiés et leur territoire, refaire virtuellement ce que les forces politiques les plus puissantes de ce dernier siècle ont délié est ainsi l’entreprise la plus subversive qu’on puisse mener en Israël. La plus nécessaire si l’on veut agir utilement au cœur du conflit.

Un espace post-colonial
Mais plus encore que le désir d’être utile d’une manière qui corresponde à ma compréhension du problème, c’est parce que ce « pont » m’a instinctivement semblé un endroit familier que je me suis laissé embarquer. Ce pont est le lieu des transgressions, il dément avec véhémence l’évidence bornée des frontières. Ce projet entre Zochrot en Israël et une association de réfugiés palestinens dans les camps du Liban ouvre la porte d’un espace peuplé de gens qui ont su faire la part de leur identité et de leurs valeurs morales et politiques, se débarrasser des pesanteurs des appartenances, redéfinir les frontières du « eux » et du « nous ». Un territoire situé dans un autre avenir, fondé sur un autre regard sur le passé. A la fois réel et virtuel.

Pour ma part, j’ai entrepris le voyage vers ce territoire un matin de janvier 1991, quand les amarres du Napoléon sont mollement tombées dans l’eau huileuse du port de Marseille. Alors que la première guerre du Golfe venait de commencer, je partais pour Alger, seul Français ou presque, sur un bateau presque vide. Contre les conseils de ceux qui m’enjoignaient de me méfier des Arabes. Je partais inscrire ma propre histoire dans les images noir et blanc de mon père, soldat appelé en Algérie pendant la guerre d’indépendance, en 1961.

Les raisons de ce besoin de traverser la frontière du temps me sont apparues avec les années. Probablement pas la culpabilité. Plus certainement le besoin de dépasser un héritage, de prouver qu’une autre relation était possible. Que la violence d’hier dont mon père fut autant l’acteur à son corps défendant, que la victime, pouvait laisser la place à une compréhension entre des peuples divisés, fondée sur la reconnaissance de la douleur d’hier et les valeurs partagées d’aujourd’hui. En d’autres termes, le besoin d’inventer un espace post-colonial.

J’évoque cette histoire personnelle parce que la ligne qui relie cette expérience initiale à mon engagement d’aujourd’hui dans ce conflit qui n’est pas le mien, dont je sentais implicitement la cohérence, m’est apparue comme une évidence lumineuse alors que je contemplais les photos des anciens de Ras el Ahmar adossées aux murs des bureaux de Zochrot. Qu’avais-je voulu faire exactement ?

Agir sur les représentations
Ce présent que nous cherchons à infléchir vers un autre avenir tient son code génétique des représentations que l’on se fait de soi, des autres. Pendant plusieurs années, d’articles implacables en communiqués incisifs, de manifestations en colères rentrées, j’ai épuisé, avec bien d’autres, mon énergie pour un changement impossible tant la lutte est déséquilibrée. Plutôt que de déserter le terrain, j’ai préféré changer de combat.

L’idée est venue presque comme une boutade : prendre les photos des réfugiés dont les témoignages ont été collectés par l'association palestinienne, sur ce lieu de transit sans fin, le camp d’Ain el Heloueh, les amener à Tel Aviv pour les développer en taille réelle, disposer ces images dans les rues de Ras el Ahmar devenu Kerem Ben Zimra, prendre la photo de cette photo dans ce lieu à la fois du passé et du présent, enfin rapporter aux réfugiés cette image où lieux et temps se télescopent. Donner à voir presque physiquement l’épaisseur humaine occultée de ces lieux aujourd’hui chargé d’une autre signification, donner à voir aux réfugiés l’idée de leur retour. Confronter les israéliens d’aujourd’hui à la dimension humaine de l'aspiration au retour.

Le voyage commencé à Marseille janvier 1991 m’a donc conduit, en août 2007, mon appareil photo à la main, dans les ruelles du camp d’Aïn el Heloueh, près de Saïda, au Liban, pour y tirer le portrait d’une vingtaine de Palestiniens, encore habités par leurs souvenirs de Ras el Ahmar, de leur vie d’avant et de leur départ forcé, une nuit d’octobre 1948, poussés par la terreur. Puis à mettre en dialogue leurs souvenirs et leur colère, avec les rêves de quelques Israéliens plus ou moins en rupture avec le récit sioniste.

Un pont ou un tunnel clandestin ?
L’espace de cette rencontre virtuelle m’est alors apparu peuplé d’ambiguïtés, et le pont d’une rive à l’autre, une métaphore bien incertaine. Certes, en créant un lien indirect entre des Israéliens et des réfugiés palestiniens au Liban, nous avons ouvert une brèche, par laquelle nous avons pu faire transiter quelques témoignages, quelques éléments concrets. Un petit tunnel clandestin entre deux îles séparées par une mer hostile. Mais il ne peut s’agir que de cela. Par cette brèche s’engouffre aussi une lumière différente sur les histoires et les identités. Reconnecter la mémoire et son territoire, à l’encontre de l’entreprise qui veut les dissoudre, c’est non seulement contester cette entreprise, mais c’est entrevoir une autre possibilité. Sinon, à quoi bon ? Mais laquelle ?

La mémoire des anciens de 1948 est peuplée d’odeurs de musc et de citron, de tomates légendaires et d’oliviers centenaires, de blés abondants et de frisson sous la brise fraîche. De Juifs amis et de sionistes ennemis. De mensonges britanniques et de trahisons arabes. Et de la violence de l’armée d’un Etat innommable.
Toute leur vie, depuis 60 ans, ils ont vécu dans ce deuil impossible. Les invasions israéliennes au Liban, la quasi destruction du camp en 1982, n’ont fait que prolonger le traumatisme. Confirmer Israël dans le rôle de l’usurpateur, de l’intrus qui fait sa place à coups de guerres et de massacres. « Ils nous ont pris nos maisons, nos villages, notre terre. Qu’ils nous les rendent ! ».

Conquérir les imaginaires
Que représente pour eux l’idée que des Juifs israéliens s’intéressent à leur histoire ? Reconnaissent la légitimité de leur droit au retour ? L’espoir de revoir leur village. L’espoir de refaire le chemin inverse de celui qui les a menés à leur exil. D’abolir la frontière qui a surgi au milieu de cet espace qu’ils parcouraient autrefois sans entrave. De retrouver le village qu’ils ont laissé en 1948, de sentir à nouveau en eux les sensations de leur dernier jour en Palestine et de reprendre le fil rompu de leur existence. Ne serait-ce que l’espace d’une journée. En un mot de défier les contraintes de la géopolitique et du temps.

Serait-il plus utile de remplacer dans leur esprit les images d’un passé révolu par celles du présent ? De montrer les maisons neuves du moshav construit sur Ras el Ahmar plutôt que les vestiges de murs écroulés ? Ou bien faut-il encore alimenter leur nostalgie, passer du baume sur leur infinie tristesse ? Mais à quoi servirait de briser le souvenir ?

Bridging memories leur permet d’entendre encore les échos lointains de leur terre natale, de projeter le signe de leur existence dans le lieu de leurs souvenirs. Que cette projection dans l’espace et le temps qui amène leur image et leur nom dans Ras el Ahmar devenu Kerem Ben Zimra fasse bouger quelque chose dans l’esprit des Israéliens confrontés à cette présence virtuelle, est-ce, pour eux, si important ? À moins d’être invité dans l’heure à revenir au village et reconnus dans leur spoliation et dans leurs droits, cela me paraît très improbable. L’Etat d’Israël, les rêves de quelques Israéliens de bonne volonté et moins encore les éventuels états d’âme d’Israéliens sûrs de leur bon droit, n’ont pas de place dans leurs propres rêves. Et cela est assez compréhensible. Bridging dreams – relier les rêves — serait alors la véritable entreprise. Plutôt que des pionniers conquérants des territoires, ce conflit a besoin de pionniers conquérant les imaginaires.

Un héritage désincarné
Au moment de remettre les photos finales, en mars 2008, aux réfugiés photographiés six mois plus tôt, les larmes bien sûr ont roulé des paupières. Les souvenirs sont revenus par bouffées une fois encore, les regards se sont perdus dans un horizon immatériel. J’ai rencontré des vieillards s’accrochant à un rêve et sentant déjà venir le moment de partir sans avoir pu humer à nouveau, ne serait-ce qu’un instant, l’air de Ras el Ahmar. Tout autour, le camp se déchire entre factions jihadistes rivales ; le Fatah tente de préserver le peu qu’il reste de son monopole sur la cause nationale, tandis que les jeunes rêvent de Jihad ou de visas pour l’Australie. Pour ceux qui sont nés dans les camps, le droit au retour est devenu la colonne vertébrale de leur identité, mais les souvenirs des anciens sont un héritage désincarné. Il serait trop douloureux de renoncer à l’espoir du retour, mais le chemin politique de cet espoir s’est perdu depuis longtemps.

Alors est-ce bien raisonnable d’aller ainsi à l’encontre des fondements mêmes de la situation géopolitique et institutionnelle actuelle ? De susciter des espoirs démesurés ?
Je n’ai pas à trancher sur ce point. Mais il me semble que les blessures d’âme de ces vieux Palestiniens dont les regards sont à jamais fixés sur un horizon évanoui, valent bien l’entreprise qui, à défaut d’inverser l’Histoire, contribue à revenir sur le déni de leur malheur. C’est même sans doute la première pierre de ce nouvel espace post-colonial. Et ce n’est pas la plus simple à poser.

Thierry Brésillon
Tel Aviv – Paris – Bujumbura
4 décembre 2008
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