Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
À la tête de ta section, tu traquais un « fell » — c’est ce qu’on disait alors –, repéré parce qu’il envoyait des signaux avec un miroir. Sous-officier habile et consciencieux, tu l’avais pris à revers. Assis à terre, enveloppé d’un burnous brun, il ne t’a pas entendu arriver. Ta MAT 49 dans une main, tu l’as attrapé de l’autre. Et là — je t’entends encore, je te vois encore mimer le geste — tu as ressenti l’effroyable sensation de saisir la toute petite épaule d’un enfant. J’imagine que ses yeux de gamin de 10 ans ont regardé, terrorisés, ce militaire français, barbu, qui braquait une arme sur lui. Nul doute qu’il voyait sa mort devant lui. Toi le lettré aux idées de gauche, qui, étudiant, défilait pour la paix en Algérie avant d’être incorporé, toi qui te savais déjà la vocation d’enseigner, tu arrêtais un enfant. Ce n’est pas l’histoire la plus terrible que la terre d’Algérie ait portée durant ces années, ni même que tu m’aies racontée. Mais celle-ci t’es rentrée dans le cœur et n’en est plus sorti. Je ne t’ai pas demandé ce qu’est devenu cet enfant. On ne questionne pas son père dans ces circonstances. Mais voilà, ce qu’à l’heure de l’adieu, tu m’as confié, tu m’as laissé en héritage. Une plaie ouverte en Algérie.
Je ne sais pas ce qui t’a poussé exactement à résilier ton sursis pour ton demander ton incorporation pour partir en Algérie. Mais me sachant du même bois, je peux m’en faire une idée : jouer les belles âmes, à distance, quand tes copains qui n’étaient pas étudiants n’avaient pas droit au privilège du sursis, te paraissait insupportable. S’il fallait changer quelque chose en Algérie, pensais-tu, autant y aller et prendre sa part de l’épreuve, vivre sa part de l’Histoire.
Tu as donc eu ta guerre. Et tu l’as faite, même si tu n’approuvais pas. C’est vrai que tu as refusé d’obéir à l’ordre d’abattre un « fellagha » pris dans des barbelés. C’est vrai que, fiancé à une élève-infirmière, on t’a jugé apte à faire des accouchements dans des villages de regroupement sous la responsabilité de ton unité, et que tu as donc assisté la naissance de quelques Algériens qui ont aujourd’hui passé leurs 40 ans. À l’occasion, tu as a joué ton rôle dans l’échec du putsch d’avril 61. Mais c’est la conscience tourmentée que tu es revenu d’Algérie. Et ce tourment reste un mystère, et ce mystère et mon tourment.
Est-ce d’avoir un été tout simplement un bon soldat, bêtement piégé par ta conscience professionnelle qui a permis à la machine de guerre française de fonctionner ? Est-ce d’avoir recherché l’efficacité au quotidien pour mériter la reconnaissance d’un jeune officier pour qui tu avais tu l’estime ? Est-ce d’avoir été pris au piège de la peur ? De la haine ? Ou plus simplement pris au jeu d’une « compétition » avec ceux d’en face qui vous échappaient sans cesse ? Est-ce la mort des copains ? De ce jeune père de famille envoyé à ta place en Algérie et tué dès son premier jour ? Ou de ce gars qui, sautant du camion dans une embuscade, avait accidentellement fait tomber sa grenade dégoupillée au milieu du groupe couché derrière le GMC, et qui s’était couché dessus pour vous protéger, jusqu’à ce qu’elle explose ? Ou quoi d’autre encore ? Pendant les « ratissages », tu commandais le tir du mortier qui pilonnait devant la section qui progressait. Une procédure routinière. Un exercice presque. Sauf qu’une fois, tes copains à leur retour d’opérations se sont exclamés « Eh ben, bravo ! T’aurais vu la boucherie dans la mechta quand on est arrivés ! »… Est-ce l’horreur de la guerre, ta conscience écartelée, ou bien — qui sait ? – l’indicible intensité des époques troubles à côté desquelles la vie ordinaire paraît d’une insupportable platitude ?
Vingt ans après, en 1981, nous étions en famille en Algérie. Les vieux te regardaient l’œil malicieux « Ce n’est pas la première fois que tu viens ici, hein ? ». Il n’y avait pas de crainte à répondre. Après tout, les choses étaient claires à présent. Ils étaient chez eux et toi, et nous, nous étions des hôtes de passage. Mais à Gouraya, l’ambiance était différente. Tu recherchais la piste qui montait vers ton poste, quelque part dans le massif du Chenouah. Tu recherchais l’ancien poste de commandement de ton régiment (il donnait juste au-dessus de la plage sur laquelle, du haut de la petite falaise, on jetait les corps des prisonniers morts en interrogatoire, que le sac et le ressac enterraient vague après vague). Avec le décor, tu as retrouvé ce que tu éprouvais alors, pour l’essentiel : la peur. Et puis, au centre ville, tu as découvert le monument aux morts de la « guerre de libération nationale 1954-1962 ». Je n’oublierais jamais cette scène. Tu as contemplé longtemps l’immense stèle blanche. Tu as compté les noms, écrits en arabe. Il y en avait 350… Pour un village, à l’époque, de 5 ou 6000 habitants. C’était effarant. Tu te demandais forcément « combien ? », « et celui-là, est-il inscrit ? lequel est-ce ? » Quelle était ta part dans cette longue liste que tu ne pouvais pas lire ?
Quand tu montrais tes photos en tenue de combat, enfant, je te questionnais « et alors, t’en as tués beaucoup ? » Comme si tu avais joué aux cow-boys et aux Indiens. Impossible de répondre, d’abord la guerre n’est pas un jeu, parce que c’est bien autre chose qu’un palmarès au stand de tir. C’est une expérience dont on ne peut rien dire à un enfant. Un tel paquet de traumatismes entremêlés qu’à l’approche de la mort, tu tentais encore de le partager avec ton fils, parce qu’au fond, je le sais bien, ce n’est pas tant la maladie qui t’a tué, que la guerre d’Algérie.
Aujourd’hui, je reste et je resterai probablement avec cette inquiétude : y a-t-il quelque chose que j’ignore de ce qui t’a tourmenté ? Quelle est donc cette obscure lumière de la guerre qui rayonne encore si longtemps après s’être éteinte ? J’en sais déjà beaucoup, car à la différence d’autres appelés, tu parlais beaucoup de ton temps en Algérie. Mais pas l’essentiel. En 1991, j’ai remis mes pas dans les tiens pour tenter d’entrer dans tes photos en noir et blanc et dans cette expérience incommunicable qui t’avait transformé. Quai Joliette à Marseille. Les amarres qui tombent mollement dans l’eau huileuse. Le château d’If. Puis la magie d’une arrivée à Alger par la mer. La Casbah dorée par les rougeurs de l’aurore et les dernières lumières de la nuit sur le boulevard du front de mer, comme un collier délicat tout autour de la ville.
Ce n’est pas pour racheter quoi que ce soit que j’ai traversé à mon tour la Méditerranée. Le passé est passé. J’ai compris depuis qu’il fallait poursuivre et aller plus loin que ton époque ne le permettait. Que notre vieille Europe, humaniste, tolérante, n’a pas encore totalement fait la part de sa suffisance, de la certitude de sa supériorité et de la légitimité de son droit à disposer d’autrui. Que la colonisation avait été un viol. Que quelques consciences éclairées n’y pouvaient pas grand-chose. Encore moins un jeune sous-officier appelé, dont les coups de gueule n’atténuaient pas le souci de bien faire. On n’effacera pas ce passé, mais il nous appartient de faire mieux. L’heure n’est plus aux règlements de compte… À une exception près.
Au nom de ta génération revenue esquintée d’Algérie, tu demandais « Pourquoi ? ». Je répondrais bien, la lâcheté et l’imbécillité politiques, l’égoïsme social et la connerie militariste dont la seule réponse aux revendications algériennes aura été que « pour avoir la paix avec ces Arabes, il suffit de les mater, de toute façon ils ne comprennent que la force » (je connais l’argument, il sert toujours). La sainte Ligue de ces trois facettes de la bêtise humaine a envoyé une génération faire une guerre « sale » (encore faudra-t-il savoir s’il y a des guerres propres), totalement inutile, qui a parachevé la destructuration coloniale par un massacre. Ces gars ont ramené un traumatisme que personne n’a voulu entendre et qu’a fortiori, la collectivité n’a pas voulu assumer. C’est peut-être aussi la colère devant ce refus d’entendre qui t’a miné…
Thierry Brésillon
Janvier 2002