Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
L'ivresse démocratique est contagieuse. Le vent de Tunis souffle sur le monde arabe, les Egyptiens font vaciller un régime autocratique qui semblait hier éternel, et comme à chaque fois qu'un peuple se soulève pour exiger justice et liberté, il suscite l'enthousiasme et la sympathie, secoue notre torpeur et défie notre propension à nous résigner. Qu'un peuple se libère du joug de la tyrannie est une bonne nouvelle.
Sauf pour le gouvernement israélien.
Bien plus explicite que les ambivalences d'Alliot-Marie, Netanahyu appelle les pays occidentaux à soutenir Moubarak. La raison est transparente, un autre régime, plus proche des aspirations de la population, ne serait pas disposé à jouer le même rôle dans le conflit avec les Palestiniens : verrouiller la frontière avec Gaza, rechercher des compromis avec le Hamas... Un rôle régulateur qui a permis au statu quo de durer. Le statu quo, c'est-à-dire, le maintien de l'occupation, la poursuite de la colonisation... La perpétuation, en un mot, de la domination israélienne sur les Palestiniens.
La paix, dans ces conditions, n'est qu'un leurre, le paravent d'un lente dégradation de la situation dont seuls les Israéliens tirent bénéfice.
L'Egypte a donc joué, jusqu'à maintenant, un rôle important pour la sécurité d'Israël. Pour cette raison, les Arabes doivent donc être privés du bien auxquels nous accordons pourtant une valeur suprême : la démocratie. Israël se vante d'être la seule démocratie du Proche Orient. Mais il doit le rester et tous les pays qui l'entourent doivent demeurer sous la coupe implacable de régimes, alliés stratégiques de l'Occident, qui privent leur peuple de liberté. Le bon sens crie que cette situation est intenable.
La perpétuation de dictatures n'est jamais un facteur de progrès. La stabilité n'est qu'une apparence transitoire. Les dictatures affaiblissent les sociétés, corrompent les économies, introduisent des valeurs perverties, favorisent la violence sur la négociation dans la résolution des conflits, permettent à des injustices flagrantes de s'établir. Les forces vives sont brisées dans l'œuf, le potentiel politique, culturel, brimé.
A terme, le ressentiment, la colère que suscitent les dictatures finissent toujours par saper les bases d'édifices peu à peu sclérosés par l'absence de renouvellement démocratique. L'islamisme radical qui sert d'épouvantail est une réalité, mais il est le produit de cette tension, de l'injustice, de l'oppression. Il vit de contrainte et meurt de liberté.
Comme toujours, les dirigeants israéliens privilégient la force sur la reconnaissance, la peur sur l'ouverture. Le court terme sur le long terme. Une vision en retard sur l'Histoire que les Tunisiens et les Egyptiens sont en train d'écrire. On se souvient de la déclaration de Gorbatchev à Honecker en octobre 1989 : « Celui qui prend du retard, celui-là, la vie le punira. »
Ce qui craque aujourd'hui, c'est plus que le mur de béton derrière lequel ont été enfermés les Palestiniens. C'est le glacis géopolitique dont l'Etat d'Israël a essayé de s'entourer. Aucune "muraille de fer", selon l'expression de Jabotinsky, n'est éternelle.
La seule garantie pour que la colère arabe ne devienne une menace pour Israël est de rendre justice aux Palestiniens, de les reconnaître comme des égaux en droits et d'admettre qu'au Proche Orient la démocratie n'est pas divisible.
Post scritum : je dois à la vérité d'ajouter que le Premier ministre israélien n'a pas été le seul à appeler au soutien à Moubarak. Mahmoud Abbas est sur la même ligne puisque c'est à Moubarak qu'il doit le modus vivendi avec le Hamas. Un statu quo qui permet de maintenir un semblant de paix sur la base d'une séparation de fait entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Après la publication des concessions palestiniennes par Al Jazeera, on ne tardera pas à s'apercevoir que l'Autorité palestinienne est un roi nu, un artefact politique qui permet de maintenir la fiction d'un processus de paix.