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Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.

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Hallelujah

Le chauffeur est venu me chercher à l’hôtel pour m’emmener à l’aéroport. Tout le quotidien d’un mois et demi ramassé dans quelques sacs bouclés en à peine deux heures, vite chargés à l’arrière de la voiture.
Sur le pas de la porte, en guise de famille venue agrémenter mon départ de sourires amicaux, un agent de sécurité, un serveur de restaurant et un homme à tout faire.
L’agent de sécurité dans son uniforme bleu qui m’a adressé à chacune de mes entrées un bonjour aimable, à chaque sortie un clin d’œil complice. Le serveur du restaurant qui ne manque pas un jour depuis dix ans que j’ai pris mes habitudes dans cet hôtel. L’homme à tout faire dont je n’ai jamais pu décrypter le salut trop respectueux qu’il m’adresse à chaque fois qu’il me croise.
Un pas en retrait, le sourire tremblant, les yeux embués, figée pour ne rien trahir,  une jeune Congolaise, trop sentimentale pour nos voisinages furtifs, me lance des yeux un appel douloureux, avant de se retourner brusquement pour tenter l’oubli.
Elle donne le ton de l’instant : partir c’est arracher les fils qui nous relient, tourner une page qu’on ne relira plus.
C’est être ôté à un petit monde qui va continuer sans nous.
Pour qui demain,
dans une heure,
dans une minute,
dans une seconde,
dans un battement de cil,
nous ne serons plus rien qu’un visage.
Rien qu’un souvenir
Rien qu’un prénom.
Rien.
Un mètre en arrière et déjà l’éternité s’interpose.
La voiture démarre. Direction l’aéroport.
Avant l’avion où les trajectoires se côtoient.
Avant l’altitude d’où les rues, la plage des dimanches après-midi, les paysages qu’on a parcourus mètre par mètre, deviennent des géométries.
Avant les nuages et le ciel d’un bleu sans fond.
Avant le scintillement lumineux de villes inconnues.
Avant un aéroport lointain où le monde entier se mélange.
« Hallelujah ». Le hasard a du génie. Au premier virage, la radio entonne Hallelujah de Léonard Cohen dans une version sirupeuse, chantée par une voix de femme aux accents de soul. Fond sonore pour un long travelling de cinéma sur le décor de mes dernières semaines.
« Hallelujah ».
Au coin de la rue, la mendiante enveloppée dans le même pagne brun depuis des mois. Postée sur la même pierre aux heures d’affluence, elle m’a, chaque jour, tendu une main implorante avec une moue de supplication à laquelle, comme tous les blancs harcelés par les mendiants aux abords des lieux où se dépense en une minute cent fois plus qu’on ne consent à en lâcher chaque jour, j’ai répondu par l’indifférence, par un « non » de la tête accompagné d’un sourire pincé, parfois attendri, parfois agacé.
Son regard posé, son assiduité ont fini par me convaincre qu’elle n’était là que par devoir. Comme un travailleur appliqué.  Chacun son rôle. Le mien était de partager un peu. J’ai fini par devenir à peu près régulier moi aussi, même si les sommes variaient selon la poche du jour. Les meilleurs, elle tapait dans ses mains tout en enfouissant vite l’équivalent d’un euro dans les plis de son pagne. Si bien qu’après quelques jours, elle me saluait en habitué. Ne quémandait plus. Comprenait quand mon porte monnaie était vide, ou plutôt trop plein pour une aumône. Quelques fois, j’ai même pensé ralentir le pas, prendre des nouvelles, mais mon kirundi valant son français, la relation s’est contenté de brefs regards de connivence, de petits accords tacites, de gratitude pesée au trébuchet de ma générosité infinitésimale. Au moins, je ne l’ignorais pas.
A présent, je la vois depuis l’intérieur de la voiture qui m’emporte. Seule. Le regard vide, la tête appuyée sur sa main. Fatigue et solitude. 
« Hallelujah ».
A peine plus loin, les gardes armés devant la façade neuve, tout de blanc et de verre bleuté, d’un opérateur de téléphonie mobile, propriété d’un ancien président qui a sans doute dû économiser franc par franc pour s’offrir tant de luxe.
« Hallelujah ».
Je prête à peine attention au trottoir neuf dont le principal boulevard de la ville s’est paré durant mon séjour, après des années de poussière ou de boue, de trous et de bouches d’égout comme autant de pièges. Chaque kilo de sable étalé d’un mouvement de pelle, chaque pavé disposé à la main, nivelé à coups de masse par des ouvriers payés de combien de centimes d’euro l’heure ?
« Hallelujah ».
Je repasse le carrefour où la veille au soir un taxi bringuebalant s’est désintégré, effleuré par un 4x4 indestructible et pressé remontant vers la présidence. Le capot éclaté comme un pop corn, les phares pendouillant hors de leur orbite, les roues désaxées. Le chauffeur contemplait son gagne pain hors d’usage la tête entre les mains, poussant de profonds soupirs, estomaqué, infiniment découragé par ce naufrage consommé en une demi seconde.
« Hallelujah ».
Le portier que je vois vieillir depuis douze ans devant son portail gris, sourit les yeux dans le vague.  Autour de lui, les enfants des rues, en guenilles assombries de crasse, tentent de grappiller cent francs auprès des passagers des voitures stationnées devant les restaurants chics de l’avenue.
« Hallelujah ».
Puis ce coin de rue où les soirs de fin de semaine, des filles à peine femmes, courent en lançant des cris aigus vers les grosses voitures qui s’arrêtent le long du trottoir, sans nulle autre raison possible que d’en ramasser une ou deux pour on n’ose imaginer quelles voluptés frelatées. A peine assez grandes pour se hisser à hauteur de la vitre, elles tentent de convaincre les passagers de les choisir.
Moi, piéton, je suscitais leurs rires. Un muzungu à pied, ce n’est pas bien sérieux. Elles tentaient tout de même un « Tugende ? » (« On y va ? ») moqueur, auquel je me contentais de répondre par un rire complice. J’étais un client peu plausible.
Plus anglophones que francophones, d’où venaient-elles ? Avaient-elles appris leurs rudiments d’anglais grâce à la fréquentation des contingents internationaux cantonnés au Burundi ? Par peur de l’ambiguïté de la situation, je n’ai pas osé engager la conversation avec ces prostituées aux visages d’enfants. Peut-être majeures. Peut-être pas. Déjà rompues aux codes de leur « métier ».
« Hallelujah ».
Puis la cohue des minibus bondés, des énormes 4x4 presque vides, des lourds vélos noirs chargés de régimes de banane, s’esquivant les uns les autres, en évitant d'énormes nids de poule…
Ce vaste tableau vivant, je m’y suis mêlé. A présent, je n’en suis plus.
Toute cette promiscuité de petites tranches de vie, d’anecdotes, de routines, de rires et de drames charriés par le fleuve ininterrompu du temps, ce morceau de boulevard parmi d’autres m’apparaît soudain comme un concentré de la condition humaine.
« Hallelujah ».
La misère, l’attente d’une autre vie, l’immense fossé que rien ne pourra jamais combler, l’effort dont il faut payer pour chaque mètre, chaque instant, ces existences bâties pierre après pierre, pas après pas sans jamais parvenir à s’extraire de l’inquiétude pour la survie du lendemain, ces rencontres illusoires entre deux mondes…
« Hallelujah ».
Ces instants ont croisé mon parcours. Mais devenu spectateur, la perspective s’inverse. C’est moi qui ai croisé des existences dont je ne sais presque rien. La mendiante, qu’a-t-elle vécu avant de prendre ses habitudes sur ce coin de trottoir ? Où dort-elle le soir ?
Les ouvriers, de quoi nourrissent-ils leur famille aujourd’hui ? Quelles pensées rumine sans fin le vieux gardien du portail gris ?
Combien d’années les enfants de la rue survivront-ils à la violence de leur condition ?
Les jeunes filles de la nuit échapperont-elles un jour à l’exploitation de leur corps ? Que leurs parents savent-ils d’elles ? Que diront-elles à leurs enfants ? Vivront-elles assez longtemps pour en avoir ?
La ville conjurera-t-elle un jour les fantômes de la guerre ? De la convoitise des puissants prêts à s’entredéchirer pour garder la cuillère dans la gamelle au prix de la perpétuelle misère de l’humanité dont ils ont la charge ?
Les faux semblants de la générosité internationale finiront-ils par s’évaporer pour rendre le pays à l’épaisseur de son Histoire ?
Que pèsent nos rêves ici, nous qui ne sommes que de passage ? Que valent donc toutes nos existences ?
« Hallelujah ».
Pourtant je sens bien que s’arrache une part de moi qui va rester ici. Je le sens au silence que je ne veux pas briser en contemplant ce petit coin de monde où j’ai tenté d’être moi-même, et de donner ce que j’ai à donner. Dont j’ai reçu une part supplémentaire d’être. Le silence est le signe qu’il se passe quelque chose au-delà de l’événement du voyage.
« Hallelujah ».
Le silence est une manière d’empêcher les mots de réduire l’instant à la matérialité de l’action. Le silence, c’est le vertige devant la profondeur, devant la transcendance de l’expérience vécue. C’est l’hommage à la richesse humaine rencontrée.  A ce que les circonstances poussent l’homme à accomplir pour se hisser au-delà de lui-même. C’est la sidération devant ce que tout cela nous dévoile du sublime et du dérisoire entre lesquels se trace notre chemin. C’est la sensation de toucher à l’inexprimable. Ce silence est une prière.
« Hallelujah ».
 Dans ce mouvement de retrait, la perspective s’élargit. L’instant rejoint d’autres instants. Ce départ prolonge le mouvement d’autres départs.
Je revois la baie d’Alger qui s’éloigne depuis le pont arrière du Liberté, quand en mars 1991, je concluais le voyage qui a fait de ma vie ce qu’elle est, dont le sens se dévoile peu à peu au fil des expériences, et que je ne connaîtrai qu’à l’instant du dernier départ, au moment de tout quitter vraiment.
« Hallelujah ».
Je revois Butembo, en juillet 2000. Ville terrorisée par la guerre. Coupée du monde. Que je quittais par la route faute d’alternative à la longue traversée des zones de combat. Je laissais mes amis d’une semaine à leurs terribles récits de jeunes gens enterrés vivants, de filles violées, de villages pillés et massacrés. Je laissais au petit matin la banalité des épreuves quotidiennes, les convoyeurs de marchandises chargées par quintal sur des vélos éreintés, poussés dans la douleur sur les côtes impitoyables du nord Kivu. Les jerrycans d’eau portés sur des kilomètres par des enfants à peine plus lourds que leur fardeau. Théâtre d’une tragédie moins visible encore, mais dont, plus loin, les champs désertés, les maisons incendiées, les jeunes soldats au regard de bêtes traquées enrôlés de force pour ce combat entre puissants, laissaient deviner la violence.
« Hallelujah ».
Je revois le camp de Nahr el Bared en ruines et le sourire triste de la jeune Intissar, volontaire pour aider les familles dont toute la vie d’exil était enfouie sous les tonnes de gravats, après trois mois de bombardements. Elle m’avait guidé dans les rues dévastées du camp de réfugiés. Elle avait tout perdu elle aussi, me confiait que chaque scène à laquelle elle assistait valait mille ans de douleurs, puis m’avait glissé dans la main son pendentif aux couleurs de la Palestine, objet de ses rêves et de sa tragédie.
« Hallelujah ».
Je revois enfin Ramdas Maha Tiagui, moine mendiant à la barbe de prophète, installé sur le banc de sable blanc face à Bénarès, vivant dans une simple cabane de toile et de bambous. Il m’avait accompagné jusqu’à la barque avec laquelle j’allais traverser le Gange une dernière fois avant mon retour en France. Depuis la rive, il me saluait de la main, son éternel sourire aux lèvres.
Nos échanges s’étaient limités à ces sourires. A la paix partagée face aux lumières du couchant sur la ville sacrée.
« Hallelujah ».
Ramdas Maha Tiagui, on pourrait traduire « l’adorateur de Dieu, le grand renonçant ». Qu’avait-il quitté lui pour accéder à cette sérénité qui irradie depuis lors au plus profond de ma mémoire ?
Dans son pagne blanc, le visage rayonnant de bonheur, respirant la paix, il incarnait l’image intérieure de ce que l’on poursuit tous : la fin de la douleur. De l’agitation vaine…
« Hallelujah ».
Renoncer. C’est donc cela. Laisser une part de soi dans ce mouvement de retrait. Mourir peu à peu à soi-même pour s’alléger.
Grandir à la mesure de ce que l’on abandonne.
Les départs nous préparent à cet instant où il faudra tout quitter. Si possible le cœur en paix. Renoncer à tout ce qui nous paraissait si important. Aux êtres irremplaçables. Et accéder à une autre dimension.
Alors, avoir la force de mourir de son vivant pour ressentir la grandeur enfouie dans le moindre destin. Lumineuse et tragique à la fois. Tout embrasser du regard et pouvoir donner sans n’avoir rien d’autre que soi.  Et sentir jusque dans ses os la chaleur de l’amour sans objet. Comme une énergie accueillante et offerte.
« Hallelujah ». 
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