Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
Retour à Addis Abeba après quatre jours dans le Nord de l’Ethiopie, à Gondar.
En près de vingt ans ( !?) de reportage, j’ai déjà vu plus que ma part. Je sais que le désespoir humain est un puits sans fond. Mais cette fois, je pense que j’ai franchi encore quelques cercles de l’enfer terrestre. Dans cette variante, ce sont les Falashas, délaissés pour diverses raisons par les opérations d’exfiltration israéliennes des années 1980, qui jouent le rôle des damnés.
Après avoir brûlé leurs vaisseaux dans l’espoir du grand voyage, ils se retrouvent démunis. Réduits à se nourrir d’espoir ténu et de l’aide chichement distribuée par une organisation juive américaine qui fait la loi sur le quartier où ils ont échoué. Sous la férule d’un petit baron féodal qui détient le pouvoir de choisir qui bénéficiera des portions congrues de céréales ou d’un dossier favorable auprès de l’antenne locale du consulat israélien pour obtenir le sésame qui autorise le départ vers Israël. Bref, des naufragés que le business caritatif a réduits à l’état de fonds de commerce pour des petits entrepreneurs qui prospèrent sur la pauvreté des autres.
Sur cette île oubliée, on ne parle donc que des iniquités du seigneur local, plus maître que protecteur, de l’espoir d’un miracle qui ouvrira enfin la Mer Rouge devant leurs pas vers la Terre promise. Et des insultes, des violences, du mépris que les chrétiens infligent à ces représentants pitoyables du peuple déicide. Eh oui, chaque jour on maudit les juifs dans les prières de l’Eglise orthodoxe éthiopienne. Ces jeteurs de sort, ces envahisseurs, d’autant moins acceptés qu’ils ont désormais leur pays. Sionisme et antisémitisme ont toujours entretenu des relations ambivalentes ! Sur le « fil du rasoir » de l’assimilation impossible, ces juifs-là sont saignés lentement mais sûrement.
Au moment j’allais quitter le quartier, mon guide m’invite à rendre visite à sa famille. Visite de courtoisie. Et là, le coup de massue. Il a 29 ans, sa femme, 25. Ils sont séropositifs tous les deux. Leurs deux enfants sont sains. A l’âge où je ne savais pas encore comment tirer partie de toutes les promesses de la vie, eux n’attendent déjà plus rien de la leur. Que de pouvoir donner, avant de mourir, à leurs enfants l’éducation qui leur permettra de réaliser le rêve de l’émigration en Israël. En attendant, en plus de recevoir des pierres parce qu’il est juif, son fils de huit ans erre comme un pestiféré, un fils de sidéens.
Allah n’est pas obligé… comme l’écrivait Kourouma. Mais on se dit qu’il pourrait faire un peu plus attention quand même.