Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
Qu’est-ce qu’une identité ? Qu’est-ce qui fait que l’on est juif ? Question simple a priori pour le jeune artiste éthiopien à qui je l’ai posée cet après midi. Engagé dans le renouveau identitaire d’une communauté de juifs éthiopiens parvenus jusqu’à présent à passer sous les radars de l’attention internationale en général, et israélienne en particulier, il milite désormais pour que les siens puissent vivre enfin au grand jour leur judaïsme et leur judéité, après avoir couvert la marque de leur infamie de divers stratagèmes. La notion d’identité va de soi pour lui qui a été élevé dans une famille lévitique, fils de rabbin, totalement imprégné du sentiment de son appartenance communautaire.
Personne ne peut lui contester son identité juive, à commencer par les rabbins officiels israéliens chargés d’y regarder à deux fois avant de reconnaître quelqu’un comme juif, et donc de lui accorder le droit d’immigrer en Israël. Puisqu’au fond, désormais, c’est surtout de cela dont il s’agit : une question de politique migratoire, régulée par la définition d’une clôture identitaire, afin d’éviter « l’immigration subie » et la dilution de l’identité collective et du projet étatique. Intéressant de noter au passage les similitudes, revendiquées d’ailleurs, entre la démarche israélienne et les tentatives françaises récentes pour redéfinir les bases de la politique migratoire. Révélateur de la manière dont une république laïque dévoile son impensé en prenant pour modèle un Etat fondé sur une base ethno-confessionnelle.
Juif donc. A la fois religion et peuple. Diaspora et nationalité, potentielle ou effective.
Israël se débat dans ces paradoxes dont les termes s’opposent, et se maintient sur cette ambigüité. Si c’est la croyance religieuse qui définit la judéité, dès lors nombre de juifs ne le sont plus. Juifs avec « J » majuscule. Mais si c’est l’appartenance à un peuple, alors la base religieuse invoquée dans la construction du récit national n’apparaît plus que comme un prétexte, un mythe instrumentalisé à des fins politiques. Etre juif c’est être embarqué dans un Destin. Mais quel Destin, l’éclatement diasporique et la fertilisation des Nations ? La construction d’un Etat ? L’attente messianique ? Je ne pousserai pas plus loin, d’autres ont amplement exploré ce territoire.
Le fait est que les religieux israéliens ont l’autorité pour dire qui est juif et qui ne l’est pas. Mais que des religieux israéliens puissent exiger « des preuves de leur judéité » est intolérable aux yeux de ces Ethiopiens marginalisés, discriminés, persécutés en raison de leur appartenance religieuse.
« Je suis juif, personne n’a le droit de me demander de le prouver. Ma vocation est, un jour, de gagner la Terre promise. Et ce n’est pas à gouvernement de décider si j’en ai le droit ou non. Nous ne sommes pas des mendiants. Cela ne dépend que de l’accomplissement de la prophétie et de l’arrivée du Messie ». L’antisionisme politique le plus tranchant est un antisionisme juif. Ce n’est pas nouveau.
Qu’est ce qui fait de toi un juif donc ? « La religion, la pratique, le respect des règles édictées par la Torah. » Mais que faire des juifs qui ne pratiquent pas, qui ne croient pas ?
« C’est la naissance ». Mais est-ce forcément d’être né d’une mère juive ? Si quelqu’un s’identifie comme juif parce que son père est juif, qu’il a été baigné de références culturelles et morales juives, qu’il s’identifie à une Histoire, peut-il se dire juif ? Il est plus que probable que les contours du judaïsme n’ont jamais été fixés une fois pour toute. Les juifs d’aujourd’hui ne sont pas tous des descendants des Hébreux des temps bibliques. Au fil d’une Histoire mouvementée, certains sont sortis du judaïsme, d’autres s’y sont convertis. La naissance, mais est-ce nécessaire ? Est-ce suffisant ?
Et une fois immigré en Israël, dans une société à majorité juive, ce n’est plus ton judaïsme que l’on verra, mais ton origine, et plus encore ta couleur de peau. De juif en Ethiopie, tu deviendras un Africain. Avec le cortège de préjugés qui accompagne l'origine et la couleur.
Finalement, nous sommes tombés d’accord pour dire que l’identité est une notion construite, personnelle, mouvante, relative au contexte, qu’aucune autorité ne peut définir à la place de l’individu.
Mais alors que peut-on fonder sur une notion aussi chancelante ?
Où réside le mystère qui fait cette notion nous paraît à la fois relever de l’essence et de l’éternité alors qu’elle échappe à toute tentative de définition ? Permanente et insaisissable.