Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
Et si nous appliquions à la France (et à d'autres pays européens), les mesures de prévention des conflits que l'ingénierie humanitaire déploie dans les pays où opèrent les ONG ou les Nations unies ? Ce n'est pas une boutade...
Je me souviens en octobre 2003, j'avais senti - et ce n'était pas nécessaire d'être un devin - dans la virulence de la poésie urbaine d'une session de slam, l'expression d'un malaise, d'une violence contenue qui ne demandait qu'à exploser au grand jour.
Je ne parle pas de la violence verbale d'un rap agressif, pas de "Nique la police" et autre douceur. Non, la violence d'une souffrance exprimée avec la force d'une vraie poésie. J'avais proposé le sujet à la rédaction que ne dirigeais à l'époque. Mais les journalistes auxquels j'ai confié le sujet n'ont vu que le folklore d'une forme d'expression, pas le signe précurseur d'un phénomène social. Deux ans plus tard... La poésie avait cédé la place aux voitures flambées.
Cette fois, c'est autre chose qui suinte, de bien plus vicieux, auquel on ne peut échapper. Et pas seulement dans les propos de quelques histrions en quête de visibilité médiatique, ou de politiques dont l'ambition carbure à la démagogie.
Non, dans les réflexions de la vie de tous les jours. De plus en plus brutales, de plus en plus frontales. Pas seulement dans la lâche solitude des commentateurs aigris des sites internet.
Il suffit d'un rien. D'une file d'attente, d'un regard de travers, d'une impatience mal contenue et le racisme se lâche. Jour de grève dans le métro, voiture bondée, et quelques regards appuyés qui se tournent vers une jeune fille aux traits asiatiques, l'incitant à descendre. Pourquoi elle ? Ce n'est pas la dernière montée dans la rame, elle ne pousse personne. Mais elle n'a pas l'air d'ici, alors elle doit céder la place.
Un boucher sur le marché qui invective violemment un sans papier malien qui fait la quête pour le soutien au mouvement des grévistes : " regarde moi ça ce feignant qui gagne de l'argent sans rien foutre !" en fait, je crois bien qu'il quête surtout pour son propre soutien avec une chasuble siglée CGT. Il veut acheter un bas morceau de viande, et le boucher : "eh ben je vais te donner de la queue, je suis le grand spécialiste de la queue !". Je fais court.
Quelques anecdotes, il y en a des milliers chaque jour. Est-ce moi qui suis plus attentif, ou bien une inhibition a-t-elle été levée ? Cette violence dans l'appel récurrent à en finir avec les tabous, cette crispation face au rappel de la violence coloniale... Bref, le besoin d'une réponse sans entrave à une forme de désordre.
Ce besoin n'est pas seulement le besoin d'Etat sur lequel Sarko s'est fait élire. C'est pire, parce que les rodomontades n'ont rien donné. Si ce n'est de légitimer la perception à l'origine de ce ressentiment et ses sous-entendus xénophobes. Mais l'Etat n'a pas été capable d'y répondre, alors viendra quelque chose de plus frustre, de plus direct.
Il y a un contentieux dans ce pays qui glisse doucement dans une violence sociale, diffuse, éclatée, latente, que chacun ressent, d'une manière ou d'une autre.
Face à cela les sensibilités s'exacerbent. Les ripostes antiracistes sont nécessaires, parce qu'il ne faut pas abandonner le terrain à la démagogie, aux évidences que 25 ans de lepenisation des esprits (et de faillite de l'antiracisme) ont installé dans le « bon sens » collectif. Mais je crains que la virulence et le manque de pédagogie ne fassent que creuser encore le fossé.
Quand je travaillais pour le CCFD, nous n'avions de cesse de déconstruire les raisons religieuses ou ethniques qui servaient apparemment à expliquer les conflits pour mettre en lumière les fondements sociaux et politiques. Tout en tentant de recréer du lien entre les groupes ennemis par un travail de connaissance mutuelle, de médiation, de refus de la récupération politique et surtout de résolution conjointe des difficultés sociales.
Je crois qu'il est temps de commencer à regarder notre société comme une société malade relevant d’un traitement de ce type.