Francesc était déjà mort, il était mort entre les bras de la prostituée allemande, (…) dans l’impossible contact avec cette Grundun ou Lola, son âme était tombé entre leurs deux corps, c’est là qu’il avait contracté la maladie, là, dans l’impossibilité de trouver autre chose que la chair plus ou moins putride, aucun autre contact possible, aucune consolation, une solitude éternelle l’avait pris, il flotterait sur le monde sans rien toucher (…)
Mes tentatives pour échapper à la Zone, au souvenir participent peut-être du même syndrome, que s’est-il passé, à Venise avec Marianne, à Paris avec Stéphanie la brune, dans les bars à putes de Zagreb ou les cabarets sordides d’Alep, que s’est-il passé en Bosnie, qu’est-ce qui m’attend à la fin de ce voyage (…)
Qu’est-ce qui m’attend sous le nom d’Yvan Deroy, vais-je pouvoir me débarrasser de moi-même comme on enlève un pull-over dans un train surchauffé (…)
Extrait qui me touche de Zone. Roman retraçant dans un flashback haletant de plus de 500 pages, l’itinéraire d’un franco-croate, combattant de l’armée de Tudjman pendant la décomposition de la Yougoslavie, incorporé au service d’analyse du renseignement sur le Proche Orient pour le Ministère de la Défense, dont le chemin passe par Jérusalem, Beyrouth, Bagdad, Alger... territoires névralgiques de la Zone au coeur des passions. Emprisonné pour une raison obscure qui se dévoile au fil du récit, dans l’obsession de la proximité avec la violence, trace de la participation de son père à la guerre d’Algérie, enfermé dans une solitude éternelle, incapable de rejoindre les amours qui éclosent le long de sa route. Errance à laquelle il veut mettre fin en livrant le dossier des âmes sombres qu’il a croisées, pour obtenir en échange la rédemption, allégé de ses obsessions, et la porte d’entrée vers la vie.
Une fresque hallucinée et virtuose des guerres qui ont déchiré tout le pourtour méditerranéen depuis la Guerre de Troie, jusqu'à la traque aux jihadistes. Aucune prétention au propos politique, que l'intime du voisinage avec la violence. Magistral.
Zone, Mathias Enard, Actes Sud, 520 pages.