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Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.

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Dîner à Bujumbura

La vie d’un passe-frontières, ce n’est pas seulement outrepasser les catégories et les conventions, c’est aussi voyager, s’expatrier, poser un temps son sac dans une ville du monde où l’on n’a d’autres racines que des rêves, parfois des souvenirs et même quelques amis.

Pour l’heure, j’écris de Bujumbura, Hôtel de l’Amitié que je fréquente depuis dix ans. J’ai choisi ma chambre depuis longtemps. Je retrouve son carrelage noir marbré, comme une pierre tombale, sa salle de bain spacieuse à l’eau chaude aléatoire et surtout, sa petite terrasse en rez-de-chaussée, toujours aérée quelle que soit la température, en plein dans l’axe de la borne de connexion sans fil à internet. Luxe irremplaçable. Pourquoi changer ?

Terrain connu, mais sensations jamais identiques. Passer comme le vent, permet de rester dans le perpétuel état de grâce des promesses, de la magie des rencontres, des séductions heureuses. L’état de grâce se dissipe quand l’élan s’évanouit. Les démons ressortent de l’ombre.

Nicolas Bouvier que je n’égalerai pas ici a décrit un état proche de celui-ci dans Le poisson scorpion. Un long voyage immobile dans le goût et l’amertume de la condition ambiguë de voyageur. Plutôt que de m’apitoyer sur le désenchantement, la fatigue, la vanité de cette course perpétuelle, j’ai pris le parti de me raccrocher aux sens. De me laisser imprégner par la saveur particulière des moments de solitude, de cette salle de restaurant plongée dans la pénombre par les coupures de courant que le niveau dramatiquement bas des barrages a rendu quasi quotidiennes.

Une pluie de déluge m'a obligé à traverser la rue à grands bonds pour éviter des flaques vastes comme des lacs. Sur des tables trop hautes, cerclées de ferronneries trop solennelles pour la rusticité du lieu, des bougies éclairent à peine de quoi voir le contenu de son verre. J’attends une brochette de bœuf garnie tandis qu’à la table voisine, quatre jeunes hommes vident joyeusement de grosses bouteilles de bière, trapues, taillées pour des soifs africaines.

Au comptoir, le visage boudeur d’une fille éclairé par la chandelle, les yeux plongés avec ennui dans le registre des commandes et des factures en double exemplaire, avec papier carbone. Une lumière à la Georges de La Tour. Visage fin, pommettes un peu saillantes, joues creuses qui souligne la sensualité des lèvres. Quand elle lève les yeux, rien ne retient son regard qui contemple la salle à moitié vide. Moi, les quatre buveurs, un autre solitaire dans le coin le plus obscur qui s’applique à décortiquer une carcasse de poulet.

Une silhouette massive se présente dans l’encadrement de la porte. Le nouvel arrivant marque un temps d’arrêt. Un instant mon imagination invente une suite improbable : protégé par l’obscurité, il sort discrètement une arme de sous sa chemise, la tient le long de sa jambe, fait deux pas et tire une balle dans la nuque du buveur qui lui tourne le dos. Mais il entre, ses traits se révèlent à la lumière poussive des bougie, la serveuse sort de sa léthargie, lui sourit un peu et lance une salutation enjouée. Il s’approche d’elle, ils échangent quelques mots, puis il s’en va.
Retour à l’ennui.

La gardienne du lieu repère des bouteilles vides, elle descend mollement de son tabouret, marche comme à regret, s’avance vers la table. Habillée comme pour une sortie en boîte : pantalon noir brillant décoré de perles en plastique qui soulignent l’arrondi des fesses, taille enserrée dans une ceinture blanche, haut rouge à paillette, avec une large échancrure en amande qui dévoile un dos souple et finement musclé. Armes de séduction vaines dans ce morne entourage qu’elle domine de son indifférence. Elle ramasse quelques bouteilles sans un mot, esquisse vaguement un sourire aux plaisanteries des garçons, et repart vers son comptoir.

Puis les buveurs s’en vont. Me voici seul dans la salle, j’attends toujours ma brochette. La serveuse a replongé son regard dans les factures. Les bouteilles et les verres vides prennent la lumière des bougies et composent une ébauche d’ambiance cosy d’un bar de grand hôtel, sans jazz, sans conversations chuchotées, sans moquette sur laquelle glisse le cuir des chaussures. Rien de feutré ici, le fer des chaises grince atrocement sur le carrelage.

Alertée par je ne sais quel code secret, quelle vibration imperceptible, la serveuse disparaît dans l’arrière salle et revient après quelques secondes avec ma brochette garnie. Elle attrape des couverts et m’apporte le tout. Elle pose l’assiette, répond « Pas de quoi » à mon « Merci » que je tente sincère et chaleureux autant que l’atmosphère l’autorise. Fin du dialogue. Je mange comme on se décharge d’un besoin naturel. La viande est tendre, les frites un peu molles, l’avocat trop émincé, enfoui sous les rondelles d'oignons. Je peux regagner ma chambre, après les formalités du paiement. Voilà une soirée à Bujumbura.
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N
<br /> Un très beau texte, Thierry, qui exprime à la fois l'ennui et une certaine zénitude, le désir et la retenue. Continue sur cette lancée... (et on se voit quand tu veux)<br /> <br /> <br />
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