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Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.

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Dérapages, ou l'impensé de la République

La semaine dernière Gaudin aurait donc « dérapé » en déclarant, pour mémoire : «Nous nous réjouissons que les musulmans soient heureux du match. Sauf que quand, après, ils déferlent à 15 000 ou à 20 000 sur la Canebière, il n’y a que le drapeau algérien et il n’y a pas le drapeau français, cela ne nous plaît pas. »

Avant de décrypter, je l'annonce pour ménager le suspens, je vais prendre la défense de Gaudin, enfin... Bref, vous verrez bien.


Musulmans
Mais commençons par décrypter. Cette sortie est une fusée à trois étages. Le premier a fait réagir immédiatement les militants et élus UMP présents dans la salle où le maire de Marseille a fait cette déclaration : « Musulman ». Gaudin réintroduit dans le vocabulaire politique la catégorie en cours dans l'Algérie française des « Français musulmans ». Il piétine en outre allègrement les principes même de la laïcité républicaine qu'on nous sert à toutes les sauces, en renvoyant certains citoyens français à leur religion. « Maladroit », il aurait mieux valu parler de « Franco-algériens » ont concédé des élus UMP un peu secoués tout de même.


Déferlement

Deuxième étage : « déferlé ». Le vieux fantasme de déferlement des hordes de Sarrasins, des Barbares sur la cité n'est toujours pas mort. Seul, le terme n'aurait pas forcément était aussi significatif. Des dizaines de milliers de supporters ont déferlé sur la Canebière. Pourquoi pas ? Mais la juxtaposition des deux renvoie tout de suite à un imaginaire. Plutôt péjoratif. « Insultant », « Indignation ». Là, on était dans le registre de la réprobation morale.


Drapeaux

Troisième étage, mais qu'à ma connaissance, personne n'a relevé : en quoi le fait que des supporters de l'équipe d'Algérie sortent des drapeaux algériens pose-t-il problème ? On peut-être français et garder des attaches affectives avec un autre pays. Pourquoi auraient-ils sorti des drapeaux français ? Décidément, que de crispations. De quoi a-t-on peur ? J'ajouterais une pointe à ce troisième  étage, c'est le « nous ». S'il y a « nous », il y « eux », donc, Français à part.

Les Vêpres marseillaises

Les historiens (et surtout Gérard Noiriel*) nous apprennent qu'à la fin du XIXème siècle, les immigrés italiens, belges, allemands étaient considérés comme suspects. Espion, anarchiste, criminel, déloyal qui vole le travail des Français. Rien de nouveau sous le soleil donc.

Cette crainte, à resituer dans le contexte du nationalisme revanchard d'après la défaite de 1871, est à l'origine de ce qu'on a appelé  « les Vêpres marseillaises ».

En juin 1881, alors qu'environ 250 000 Italiens étaient installés dans la région de Marseille, une poussée xénophobe a fini par donner lieu à une chasse à l'homme de trois jours. Le déclencheur ? Des sifflets, hé oui, déjà ! Des troupes rentraient de Tunisie où elles avaient été envoyées pour dissuader les ambitions coloniales italiennes. Alors qu'elles paradent dans les rues de Marseille, quelques Italiens sifflent sur leur passage. A l'époque le lynchage n'est pas médiatique. Trois morts et une vingtaine de blessés.

(Au passage, il faut noter que la solution apportée par le code de la nationalité de 1889, a été de faciliter la naturalisation française des immigrés afin qu'ils n'échappent plus à la conscription et deviennent ainsi de bons petits troufions patriotes !)

Bref, tout ça pour dire, que ce soupçon de déloyauté n'est pas nouveau non plus, qu'il en dit plus long sur ceux qui ont peur que sur le supposé manque d'intégration des supporters de l'équipe d'Algérie. Et qu'il faut davantage s'inquiéter de la peur, que des drapeaux ou des sifflets qui la suscitent.


Nommer ce que l'on veut pas voir

Mais revenons à JC Gaudin et son « dérapage ». Pour le terme de « musulman », il a plaidé (et Besson et d'autres avec lui) le lapsus, le raccourci malheureux. Réfuté toute volonté de stigmatisation. Et sur ce point, je le crois. Le problème est ailleurs, et il est plus grave. 

Le problème est d'abord que dans une France où l'on veut ignorer, sinon dissoudre, les appartenances, on ne sait pas comment nommer ceux que malgré tout on continue à percevoir comme différents. Couleur de peau, religion... On voudrait être aveugle mais on ne l'est pas.

Plus profond encore, il reste ancré dans les mentalités, et là on touche au vieux fond de la droite conservatrice et sa conception de l'enracinement de la nationalité dans le terroir, qu'un Français véritable est un blanc catholique. Raymond Barre en 1978 l'avait involontairement exprimé après l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic qui, en plus des Juifs, avaient tué des « Français innocents ». Enorme. Les Juifs ne sont ni Français, ni innocents. Lapsus bien sûr, mais qui dit l'embarras de nommer.


« Tout simplement des Français »

Plus récemment, et c'était passé beaucoup plus inaperçu, lors de la conférence de presse du 14 juillet 2004, Jacques Chirac avait eu lui aussi cette phrase extraordinaire :  « Nos compatriotes juifs, musulmans, ou d'autres, même, tout simplement parfois des Français, sont l'objet d'agressions au seul motif qu'ils n'appartiennent pas ou ne sont pas originaires de telle ou telle communauté. »

Nos « compatriotes » juifs ou musulmans, ne sont pas des Français tout simplement. Ce sont des Français juifs ou des français musulmans. Ou peut-être même pas vraiment des Français. Pas de racisme, mais de lapsus non plus. Seulement une incapacité à penser le pluralisme de la société sous la fiction de l'égalité républicaine. Retour du très ancien refoulé : les sémites sont des corps irréductiblement étrangers au corps national. Dans le cas, des enfants d'Algériens, les imaginaires coloniaux et anti-musulmans se superposent.


L'impensé de la République

Je plaide donc les circonstances atténuantes pour Gaudin. Et plutôt que d'émettre des condamnations morales indignées, plutôt que de plaider la bonne foi, le lapsus bénin – au moins lui n'a pas commencé par nous embrouiller avec les Auvergnats ! – , acceptons plutôt de nous interroger sur la persistance de cette perception qui consigne les Français d'origine maghrébine à une appartenance religieuse, et à l'imaginaire négatif qui voit « déferler » les Arabes.

Si le débat sur l'identité nationale était ce qu'on nous raconte, c'est à dire une occasion d'évoquer tout ce qui pose problème au lien entre Français et entre les Français et le collectif national, alors Besson, au lieu d'apporter sa caution morale (Besson a une morale) à Gaudin, aurait saisi l'occasion.

Les pleureuses de gauche, malheureusement, n'apporte pas davantage au débat. L'indignation ne permet en rien de mieux penser la question. L'Histoire nous apprend aussi malheureusement que la gauche a rarement su, en France, penser la question des appartenances culturelles et nationales autrement qu'à travers le prisme de l'universalisme ou une vision simpliste des déterminismes sociaux. Mais ce sera, un de ces jours, l'objet d'un autre article.

En attendant, laissons les « dérapages », c'est commode, on dirait une sortie de route. Parlons de retour du refoulé. De l'impensé de la République. Et pensons au lieu d'esquiver ou de condamner.

* Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIX et XX siècles) Discours publics, humiliations privées.
Fayard, 2007.

 

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