Allez tiens, je trouve finalement quelques vertus à ce débat. J'ai eu plusieurs fois envie de reprendre le clavier pour m'énerver, mais l'encre et la salive coulent à flot sur le sujet. Je n'allais pas hurler avec la meute. Ça me fatigue. Alors je me suis dit que je pourrais bien essayer de me faire un peu l'avocat du diable. Déjà, voilà enfin l'occasion d'entendre dire tout haut ce que les «Français» (je vous dirai pourquoi Français entre guillemets) pensent tout bas comme le clamait Le Pen à longueur de meetings.
Au passage, j'avais eu la curiosité d'aller assister (en 1985 je crois) à un meeting du borgne tortionnaire. Avant lui, quelques seconds couteaux chauffaient la salle en énumérant une sélection de faits divers et le nom de l'auteur. Maghrébin forcément, en insistant bien sur chacune des syllabes bien peu gauloises, en forçant les bien « H » gutturaux, en appuyant les «Ben». Rien d'autre. On savait exactement à quoi s'en tenir. Ensuite le lider maximo pouvait se contenter d'allusions implicites pour dénoncer les Arabes (les immigrés) comme cause de tous les maux, comme une sous humanité, sans jamais rien dire que les caméras et les micros puissent enregistrer comme une expression de racisme. La salle décodait en direct, commentait. Mais lui, rien. Autrement dit, c'est Le Pen qui pensait tout bas ce que son auditoire disait tout haut. Mais rien de ce tout cela ne pouvait lui être imputable. Habile. Ecœurant.
Mais revenons à nos moutons (qu'on n'égorge pas dans les baignoires, s'il vous plaît). Finalement donc j'aime bien ce débat. D'abord parce qu'il tient ses promesses. Sarkozy voulait du « clivant », du « gros rouge qui tache », c'est réussi. Et voilà que des grosses pointures de la droite, Juppé, Raffarin, Baroin, Villepin (bon mais ça compte moins, je le soupçonne d'un parti pris anti-Sarkozy) et quelques autres prennent ouvertement leurs distances. L'UMP un peu fragilisé, c'est toujours ça de pris.
Plus sérieusement, j'aime bien ce débat parce que depuis que la candidat Sarkozy a eu l'idée brillante d'associer immigration et identité nationale dans un ministère pour répondre au besoin de l'électorat de la droite profonde (notion politique un peu fumeuse, mais commode) de sentir que l'Etat reprend la société en main, parce que, hein, « tout fout le camp », depuis ce moment donc, une quantité de voix se sont élevées pour dénoncer ce rapprochement dangereux. Le message était clair, mais officiellement, on biaisait : « Mais non, au contraire, c'est pour montrer renouveler les termes de l'accueil républicain », pour faire une place à la diversité (Ah la « diversité », bel euphémisme qu'il faudrait décoder, mais passons), ou des belles choses de ce genre.
Finalement, qu'est-ce qui nourrit le débat ? Les minarets, la burqa, les « musulmans » qui portent leur casquette et leur langue à l'envers, et cette Une incroyable du Figaro «Sarkozy rappelle aux musulmans leurs droits et leurs devoirs », c'était censé être un recadrage du débat, mais finalement, ce sont les musulmans qui doivent être recadrés ! Les musulmans comme une catégorie à part, ça rappelle furieusement la mention « Français musulman » de l'Algérie coloniale. Bref, l'obsession de la présence (de la visibilité) de l'islam en France enfin libérée des faux-semblants, de son paravent habituel, la laïcité républicaine. Non pas que je récuse la notion, mais son usage pour exprimer une islamophobie refoulée.
Nous assistons à un formidable retour du refoulé ! Enfin, le lien entre politique migratoire et hantise de l'islam dévoilé, si j'ose dire! L'inexprimé de cette volonté de contrôler l'immigration, qui va contre toutes les logiques transnationales dans laquelle la société française est engagée, qu'elle le veuille ou non, mis à jour. Etalé par ceux là-mêmes qui veulent nous convaincre du contraire. La politique migratoire est l'expression du rejet, de la peur et de l'ignorance qu'on essaie de transcender dans la noble expression de l'identité nationale. Le masque tombe.
Autre mérite, et non des moindres, quelques voix de gauche commencent à retrouver un peu de vigueur. Un appel de SOS-Racisme à arrêter le débat, où on lit quelques idées intéressantes. Il y avait longtemps.
Pourtant, il y manque l'essentiel. Arrêter le débat, ce n'est pas suffisant. Il faut un débat, au contraire. Besson affirmait qu'il prenait aussi les réflexions de comptoirs. Mais pour en faire faire quoi ? C'est tout le problème. Certainement pas pour leur donner l'onction de l'expression démocratique. L'expression du racisme est un délit. Je ne suis pour la pénalisation des expressions. Disons que définir la norme, c'est bien, mais ça ne suffit pas.
Ces expressions de comptoir, elles sont là, elles empoisonnent l'air. Il faudra bien leur faire un sort. Ce que personne n'est parvenu à faire depuis des décennies.
Et déjà en rappelant que ce ne sont pas les « Français » qui s'expriment. L'amalgame n'est jamais bon. Bien sûr, l'inconscient colonial (la certitude d'une supériorité intellectuelle et morale du blanc sur le reste de l'humanité) va se nicher dans les recoins les plus inattendus, mais chez des gens persuadés d'être exonérés de tout préjugés racistes (il faut des années de travail pour les débusquer). Mais l'opinion xénophobe, islamophobe ne concerne qu'une partie de l'opinion. Le problème, c'est que le ressentiment est politiquement plus audible et plus facile à instrumentaliser que les pensées complexes, nuancées, ouvertes, par nature plus discrètes.
Pourquoi ce débat passionne ? Non pas parce que tout le monde rêvait de débattre de l'identité nationale, mais parce qu'il touche à ce qui pose le plus problème en France : son histoire, ses peurs, ses refoulés, sa relation aux autres, ses lignes de fractures et parce qu'il touche l'identité de chacun. Et c'est bien l'incapacité de ceux qui font l'opinion à aborder tout cela qui a laissé un boulevard à ce débat nauséabond. Le rappel des grands principes ne suffit plus, parce qu'il y a un malaise en France (et en Europe) que seuls les entrepreneurs politiques de la droite extrême savent exploités. Elle prospère sur la peur, face à laquelle le rappel des principes ne suffit pas.
Oui, il faut un débat. Mais certainement pas posé dans les termes où il est posé aujourd'hui. Un débat pour exhumer ce que l'entreprise coloniale a laissé dans les imaginaires d'aujourd'hui. Quels sont les mécanismes encore à l'œuvre. Pour comprendre (et non pas l'exclure et la stigmatiser) pourquoi une génération exprime des griefs contre un pays qu'elle revendique pourtant comme sien. Un débat pour comprendre que la France, et les gens qui y résident, s'inscrivent dans un monde ouvert à des tendances économiques, culturelles, religieuses plurielles. Que faute d'assumer ce pluralisme, la France va se rabougrir et approfondir ses fractures. Un débat pour montrer que la peur du déclassement social ne se résout pas dans le rejet, dans l'accusation des plus modestes. etc.
Il y a un conflit larvé en France. Aucun conflit n'échappe à des épisodes de violence. On l'a déjà vu sous une forme brute en 2005. Il faut le traiter comme tel. Ecouter, parler pour retrouver les liens, pas pour exclure. Pour redéfinir les frontières du nous et du eux, pas entre le Gaulois et son verre de rouge et le Musulman et sa casquette à l'envers. Mais entre ceux qui veulent un avenir commun et ceux qui se replient sur une identité réinventée (comme toutes les identités) et close.
Vive le débat, mais laissons l'identité nationale de là où elle vient, du monde des illusions tragiques.