Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
L’Orient de l’Occident comme antidote à la fausse évidence d’un Occident monolithique et clos. A la peur de se perdre dans le mélange et l’ouverture. Istanbul, au contraire s’est construite de ces apports romain, byzantin, persan et turc. Istanbul ville-pont, plutôt que ville-frontière.
La ville-frontière, traversée par une ligne plus ou moins arbitraire, tirée à hue et à dia entre deux mondes séparés et centrés sur eux-mêmes, est une ville-souffrance, ni de l’un, ni de l’autre, un espace d’anomie où les règles se relâchent, une sorte de vide plus ou moins interlope.
La ville-pont au contraire réunit les mondes, ouvre l’un à l’autre, tire l’un vers l’autre. Démontre la possibilité de combiner les influences. Elève les cultures plutôt que de les galvauder.
Unique et plurielle
Istanbul ville aux centres pluriels, comme autant de manières d’être, de se relier au monde, de combiner les influences et pourtant réunis dans une même histoire et un même avenir. Poumons de cet échange, les ponts et les bateaux font du Bosphore, ligne de partage entre les continents, le support de la communication, la source de la vie d’Istanbul.
Le terme d’identité est devenu difficile à utiliser, parce qu’il fige et exclut. Istanbul et sa diversité montrent ce qu’est une identité ouverte et incluante : elle offre un infini de combinaisons singulières. Des anciens quartiers ottomans parsemés de vestiges byzantins et aujourd’hui peuplés d’Anatoliens, aux fastes occidentaux et consuméristes de Taksim, de la douceur de vivre des villages de la rive asiatique du Bosphore, aux rigueurs islamiques du quartier Fatih. Si identité il y a, elle ne peut-être que la résultante changeante et propre à chacun de ces différentes manières d’être.
Orientaliser l'Occident
Ce bref séjour à Istanbul est plus qu’un voyage, c’est un manifeste personnel. Istanbul comme contre-modèle à l’Europe entrée dans un cycle de fermeture et de peur de l’altérité. Ville paradoxale, l’humeur y est plutôt austère, la profondeur culturelle plutôt méconnue par une bonne partie de la population venue de l’intérieur et abreuvée à la source de la sous-culture télévisuelle, mais sauvée par ce qu’Orhan Pamuk appelle « l’innocence », un art de vivre auquel sera bientôt consacré un musée, et par un présent qu’irrigue à chaque instant une Histoire grandiose.
Istanbul, capitale européenne de la culture pour 2010, pourrait revendiquer son message pour l’Europe. Ville d’ouverture dans une Europe de la peur. Il est remarquable que l’idée de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne se heurte à l’idée d’un pays archaïque alors que c’est le reste de l’Europe qui s’est lancé dans une surenchère à la clôture sur une idée fantasmée de l’être national et européen, bref dans une régression intellectuelle et politique.
Comme le suggère Edwy Plenel dans l'ouvrage que j'ai lu pendant ce séjour, La découverte du monde, c'est dans en assumant sa part d'Orient que l'Occident se sauvera de sa part de ténèbres. Orientaliser l'Occident pour parvenir à un cosmopolotisme humaniste, pour « tempérer le nationalisme » et « brouiller les frontières ».
Istanbul, le 2 janvier 2010