Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
L’époque est la transgression libératoire. Le « politiquement correct » a ses absurdités, c’est une cible facile. Mais à vouloir appeler un chat un chat, on s’autorise les pires raccourcis de la pensée. Jubilatoire, mais régressif. Eric Zemmour s'en est fait une spécialité.
Le plus triste dans la polémique qu'il a déclenchée, c'est qu'il apparaît à présent comme le porte parole d'une opinion quand il n'est qu'un amuseur public, un colporteur de préjugés. Son « mérite » est donc d’avoir osé dire cette vérité « occultée » : « la majorité des trafiquants sont des Noirs et des Arabes ». Scandale ? Vérité ? Qu’importe au fond, il est parvenu à placer la question au cœur du débat. C’est le génie des semeurs de zizanie : lâcher une remarque insidieuse dont tout le monde se saisit pour s’étriper sans ce rendre compte qu’au fond c’est une fausse question.
Plus polémiste que journaliste, Zemmour ne va pas jusqu’à réfléchir à la portée de ce qu’il avance. Beaucoup de trafiquants sont peut-être Noirs ou Arabes, et alors ? Quels enseignements sur les maux de notre société, quelles conclusions en tirer sur la manière de lutter contre le trafic ? Comment ne pas stigmatiser une partie de la population ? La majorité des auteurs d'agression sexuelle sont blancs, faut-il pour autant soumettre tous les blancs à un test ADN chaque fois qu'un viol est commis quelque part ? En cherchant bien dans les « statistiques » policières et judiciaires on pourrait bien trouver quelques corrélations amusantes qui autoriserait une démonstration par l'absurde de l'idiotie du propos de Zemmour. Mais la plupart du temps, les appartenances ne sont pas visibles, difficile de stigmatiser. Mais avec les gens « de couleur », c'est facile, on les reconnaît à vue.
Il se défend de tout sous-entendu raciste et se réfugie derrière une vérité statistique. D'où chacun, bien sûr, est libre d'en tirer sa conclusion... et de conforter ses préjugés. Irresponsable.
Mais en fait, si on contextualise sa réponse, on voit qu'elle ne visait pas à énoncer un problème, mais à s’épargner la moindre empathie. A s’exonérer de la moindre réflexion sociale.
Les contrôles policiers répétitifs jusqu’à l’absurde dont sont l’objet les jeunes d’origine étrangère les exaspèrent et les humilient ? Pas de ma de faute si la majorité… etc.
Pas de bon sens là-dedans. Que cette espèce d’égoïsme qui permet de garder la morale pour soi en justifiant les pires pratiques. Genre « On ne fait d’omelettes sans casser des œufs ». Tant que « les œufs » ce n’est pas moi.
Aveuglement volontaire
Au fond, une fois encore, on a polémiqué à côté de la plaque. Qu’il franchisse ou non la ligne jaune, le problème avec Zemmour, c’est son aveuglement volontaire aux réalités sociales, sous couvert de les dire crument.
« Il y a de bons chrétiens parmi les hérétiques de Béziers ? Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » « Pas de ma faute si la majorité des Albigeois sont des hérétiques ! », aurait ajouté un Zemmour légat du Pape en 1209 !
« Les pauvres de Paris n’ont plus de pain ? Qu’ils mangent de la brioche ! » Ha ha ha !
Ce n’est pas de ce genre d’esprit dont nous avons besoin en ce moment. Intelligence de salon ou de cour, mais ignorance épaisse de ce mal qui sape les contrat social et républicain.
L’agitation sarkozyenne, à force de dichotomies simplistes, a aiguisé les tensions et creusé le fossé. Ce n’est pas en faisant le sourd, ce n’est pas en s’invectivant, en se jetant des « racailles » et des « racistes » à la figure que l’on va dénouer les nœuds de cette tension.
Je ne parle de complaisance et de réconciliation. Ni d’un déballage débridé de préjugés. Encore moins d’obliger tout le monde à chanter La Marseillaise en s’imaginant que cela suffira à retracer les contours de la vraie France. Je parle d’un vraie empathie, mais aussi d’une vraie compréhension des souffrances sociales et des séquelles mémorielles. Il nous faut un Obama français. Je veux dire, qu’importe la couleur de ses pigments, mais qu’il sache tenir un discours comme celui que la candidat avait prononcé sur la race en Amérique.
Les petits semeurs de zizanie pourront toujours jouer les caïds dans la cour de récréation médiatique, ils paraîtront alors pour ce qu'il sont : des nains de la pensée.