Chronique pour un imaginaire post-colonial, des identités ouvertes, des regards sans préjugés.
Bien sûr les chômeurs sont toujours au chômage et les pauvres, toujours pauvres. Le départ de Ben Ali n'a pas fait descendre une manne céleste sur la Tunisie. Bien sûr les éboueurs sont en grève à Tunis et les sacs poubelles s'accumulent au pied des lampadaires. L'odeur de la révolution pour l'instant, c'est un peu celle des ordures. Bien sûr la police politique n'est pas vraiment dissoute et veille encore. Bien sûr, aujourd'hui, il fait froid à Tunis et une petite averse fait frissonner la ville de morosité.
Mais la parole est libre. Même pour dire qu'elle ne l'est pas ! C'est impalpable, c'est plus léger que l'air, mais ça change tout... On parle aux terrasses des cafés, des groupes se forment sur l'avenue Bourguiba pour débattre de politique, les livres interdits s'affichent à la vitrine de la librairie Al Kitab...
Bribes...
Hachmi Ben Fraj, l'un des fondateurs d'Amnesty International Tunisie : « Je vis un rêve éveillé. Depuis 1963, je me suis battu contre le parti unique. » La section fêtait aujourd'hui ses trente ans dans un centre culturel appartenant au Ministère de la Culture. Inconcevable il y a quatre mois. Témoignages d'arrestation, de torture, devant un public de tout âge. Au grand jour.
Fahem Boukadous, journaliste qui totalise 14 ans de condamnation. « Même la durée légale de détention, c'est déjà trop. J'ai reçu tout le paquet de torture le premier jour. Un prisonnier politique, c'est un prisonnier politique. »
Bilal : « Je ne dors plus, chaque jour je manifeste. Les Tunisiens sont musulmans. Après la liberté, tous les Arabes seront unis. Et tous les musulmans seront unis. Nous aurons un Etat islamique. Demain nous serons devant le mur d'Israël. »
Mahmoud : « Ce gouvernement, c'est toujours le même système. Ils nous matraquent de la même manière. Je filme les vidéos. Dans cette station métro [tramway] , j'ai échappé à huit policiers qui voulaient m'arrêter. »
Semia : « Avant j'étais islamiste. Je portais le voile. Et puis, j'ai fait la révolution dans ma tête. J'ai compris que la loi des hommes, c'est la loi du plus fort. Bien sûr il y a le code de la famille, mais il faut encore faire cette révolution dans les mentalités. »
Dhaferallah : « A Ras Jdir [La ville frontière où arrivent les réfugiés libyens] j'ai dévoilé comment les autorités empochaient l'argent de l'aide humanitaire. Maintenant c'est fini. »
Un jeune chauffeur de taxi : « Je suis diplômé en électronique, je ne trouve pas travail. J'ai 29 ans, je dois encore vivre chez mes parents. Je n'ai pas de fiancée. Pour faire quoi ? Pour boire du thé avec elle ? Je ne peux pas me marier. La seule solution pour moi c'est de partir en France. »
Maatong : « Au Conseil local de défense de la révolution, j'ai dit que personne n'avait le droit de s'approprier l'islam pour lui seul. Nous devons apprendre la tolérance si on veut vivre en paix. »
C'est un flot interrompu. La nuit est tombée et le silence s'est installé. Mais c'est une immense clameur qui monte, où chacun chante sa propre chanson. La musique de la liberté retrouvée...